Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 17:57

« Si vous traversez l’enfer, ne vous arrêtez pas. »
-    Winston Churchill

Il est 20 heures passées. Elle est en retard, comme d’ordinaire. Peu importe, cela fait partie intégrante de son charme, et Paris regorge de merveilles qui ne demandent qu’à s’offrir au voyageur solitaire, surtout en début de soirée. J’ai rendez-vous devant la Fontaine Saint-Michel, parfois il est bon s’abandonne à la banalité. Cela me laisse tout le loisir de me tourner vers la rue de la Huchette, voguant au milieu des passants comme un navire fendant la brume de sa figure de proue, respirant distraitement les effluves de nourriture libérées par les nombreuses échoppes à touristes et les quelques petits restaurants intemporels. La librairie Shakespeare and compagnie se trouve à quelques mètres de là, juste derrière un bar-jazz chic dans lequel (mais ça je l’ignore encore) je me saoulerai langoureusement avec la même créature quelques mois plus tard. Le serveur l’appellera « mon petit poussin » et une vague d’émotion indicible, presque nocive, m’envahira à cette occasion. J’ignore pourquoi. Peut-être que cet homme avait entrevu en quelques minutes ce qui la rendait plus addictive et dangereuse que la coke, le crack et l’héo réunis : une exubérance masquant avec peine une vulnérabilité exacerbée. On ne pouvait pas ne pas s’y attacher, pas plus qu’on ne pouvait pas ne pas craindre pour son avenir. Aussi enivrante et fragile qu’une rose. Les lumières du bar scintillent dans l’obscurité du soir, les notes de jazz résonnent distinctement dans le brouhaha environnant.
Les propriétaires de la boutiques, de jeunes anglais et anglaises semblant tout droit sortis des années 20, sont assis autour d’une table devant l’échoppe, fumant et buvant de la bière britannique. On s’attendrait presque à voir Hemingway passer auprès d’eux et les saluer sur un ton bourru. L’atmosphère est fraiche mais étonnamment douce pour une nuit de Novembre.  Notre-Dame se dresse face à nous, de l’autre côté de la scène, sa silhouette blanche se découpe dans la nuit, intrigante, charmeuse, un brin effrayante. Que cherchent à nous dire ses lumières ? Zabanaïev seul le sait…
Sur la droite, un banc en bois monté en une seule pièce est adossé contre le mur. Un vieillard vient y lire Le monde des livres tous les soirs. Quand je m’assois, il me jette un coup d’œil entendu et me salue brièvement de la tête. J’ouvre Oblomov, de Gontcharov, et reprend ma lecture là où je l’avais laissée une heure plus tôt. Mon cœur s’accélère au fur et à mesure que je sens poindre l’heure de son arrivée. L’attente est toujours le meilleur moment, lors de ses rendez-vous qui n’en sont pas vraiment. Lorsqu’elle est enfin là, l’ivresse de sa présence me gagne, je me laisse totalement happé par l’instant présent, et je ne suis plus capable de la moindre distance. Je vis à 100 à l’heure sans pouvoir savourer l’intensité de l’émotion qui me gagne, car celle-ci m’enlève du même coup toute faculté de discernement. De même, le moment qui précède l’ivresse est toujours empreint d’excitation, tandis que l’ébriété en elle-même, en nous ôtant toute conscience de nous-même et de l’instant, nous empêche de vraiment nous délecter. L’après, quant à lui, n’a rien d’un moment heureux. Certes, les quelques minutes qui suivent son départ, l’embrassade fusionnelle durant laquelle je cherche à me noyer en elle, à disparaitre pour me muer dans son corps et ne faire plus qu’un avec elle, et ma main retenant la sienne aussi longtemps que possible, sont pareilles à celles qui suivent la sortie d’un rêve particulièrement heureux. Un je ne sais quoi me mont à la tête, je me sens voler au-dessus des nuages, si près de la lune que je pourrai presque entamer une conversation avec elle. Je ne me sens même plus touché le sol, j’ai le sentiment de flotter, de traverser les rues et les passants-zombies comme un être d’une dimension parallèle. Je ne pense plus à rien, sinon à la douceur candide de ce que je viens de vivre. Mais, comme au sortir d’un rêve, précisément, la réalité finit toujours par me rattraper. Je quitte le mode pilote automatique, mon imaginaire s’estompe pour laisser place à ma conscience brute et froide, j’adopte enfin une lecture réaliste de ce qui vient de se produire. La prise de mdma entraine un état de plaisir et de bonheur sans pareil : notre perception altérée des évènements fait passer chaque élément à travers le prisme de nos fantasmes, et tout semble se produire comme dans un conte de fée sous amphétamines. La descente n’en est que plus terrible. La réalité, qui paraissait supportable quelques heures plus tôt, nous semble invivable en comparaison avec l’état de rêverie hébétée duquel nous venons juste de sortir. Le château, les draps de soie et la robe aux mille fleurs de la duchesse n’étaient qu’illusion. Cette vie-là n’était qu’un songe. Réveil matin, la loi du bitume reprend ses droits. Il n’y a plus de carrosse doré ni de lilliputienne aux grands yeux d’amande sur mon chemin.

Par M. Swann
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