Lundi 13 décembre 2010 1 13 /12 /Déc /2010 23:17

« J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé… »

Antoine de Saint-Exupéry

 

 

Lorsque mes paupières commencèrent lentement à s’ébattre, la première chose que je ressentis fut un violent, rose et lancinant mal de crâne. Comme si une barre de fer s’était logée entre mes deux oreilles. Je fis un effort surhumain pour me redresser et jeter un œil au réveil. Il fallut plus d’une dizaine de secondes à mon esprit brumeux pour analyser ce que signifiaient les chiffres verts daft punk aux contours flous qui dansaient sur le cadran.

« Ho merde, il est 8h….. »

Désormais à peu près réveillé, je me redressais complètement et pressais langoureusement l’épaule gauche de Suzanne qui dormait encore, nullement dérangée par les mots que je venais de prononcer à haute voix. No reaction. Je dus la secouer un peu plus vigoureusement pour qu’elle finisse par émettre un grognement de protestation tout en se retournant sur le dos.

« Hmmmmm cestquoilebleme … ? »

« On s’est pas réveillés … ! »

« pffff.. »

Elle se redressa à son tour, bailla profondément, toussa comme un camionneur de 50 balais, ses jambes (des jambes à en faire bander Benoit XVI, je pouvais passer des heures la tête posées sur elles) sortirent de sous la couverture  et ses pieds vinrent se poser sur la moquette vert bouteille. Elle se massa lentement le visage pendant quelques instants, bailla encore avant d’aller s’enfermer dans la salle de bain. J’adorais la voir le matin au saut du lit, telle que personne d’autre que moi ne la voyait jamais : l’esprit encore un peu ailleurs, retenu pour quelques instants par les crochets de Morphée, pas maquillée, les cheveux en foutoir, la gorge encombrée par le paquet de clopes de la veille, les yeux à moitié clos….J’avais le sentiment qu’elle n’était jamais aussi naturelle (et donc que je n’étais jamais aussi proche d’elle) que dans ces moments-là. 8h05. Je devrais déjà avoir emprunté l’ascenseur  menant au 2-e étage de chez Walter Thompson depuis plus de 5 minutes. Je demeurais assis sur le rebord du matelas, a fixé le mur blanc d’un oeil éteint, l’esprit paumé dans les limbes du lever/costard/café/croissant/métro. Je finis enfin par émerger et commençais à entamer le balais habituel  que constitue l’enfilage d’un costume 3 pièces. J’étais en train de mettre fin à la brève existence d’un café au lait dans la cuisine quand Suzanne finit par descendre. Plus grand-chose à voir avec la nana qui était sortie de mon lit une demi-heure plus tôt : elle arborait sa tenue à mi-chemin entre la secrétaire coincée et la bourgeoise nympho qui me faisait craquer. Minijupe grise, cuissardes, pull marron à col roulé, lunettes en écailles, cheveux coiffés en arrière, sourire pincé et aguicheur à la fois. Effleurage des lèvres. Mordillement de la lèvre inférieure.  Valse des langues. Ma main effleure doucement son sein gauche. Un bonjour suivi d’un sourire en coin à faire fondre Vincent Mcdoom. Elle alla se servir un café à  son tour, attrapa le paquet de clopes qui trainait sur la table de la cuisine, m’en lança une, s’alluma la sienne. Les deux nuages de fumée bleutée virent se rencontrer à quelques centimètres du plafond. Nous restâmes quelques instants sans rien dire.

« Faut que j’y aille, à ce soir. »

Je smackais sa joue gauche et sortit. L’humidité exceptionnellement élevée pour la saison rendait le froid pénétrant. La brume empêchait d’y voir à plus de vingt mètres. Je me laissais tomber sur le siège avant de ma caisse, enclenchait le moteur, mit la radio (une station merveilleuse qui passait en boucle des titres de rock britanniques des 60-80s) et démarrais. La journée s’annonçait jouissive à souhait : j’étais censé rencontré les dirigeants du groupe Philip Morris à 11h pour leur dévoiler le plan de leur nouvelle camping marketing préparée par nos soins, plan dont l’existence pouvait à l’heure actuelle être assimilée à celle du papa noël ou du Dahu. J’étais censé rencontré le reste de l’équipe à 8h pétantes pour dégoter dans l’urgence un truc qui tienne la route. Etant donné que l’horloge digital de mon audi affichait actuellement 9h17, autant dire que c’était plus que mal barré. Pour éviter de stresser inutilement, je tâchais de me remémorer la soirée de la veille. Suzanne et moi fêtions nos cinq ans de vie commune. J’avais commencé par l’emmener dans un restau ultra chic, affichant les 3 C (Champagne, Chandelles, Cougar). J’étais en smoking Gant et elle en tailleur Chanel. Son décolleté m’avait empêché de garder les yeux fixés sur mon assiette pendant plus de 10 secondes durant tout le repas. Après avoir exterminé deux douzaines d’huitres, dévoré un chaperon, savourer une glace au marron, descendu plusieurs bouteilles de champagne, de rouge, de blanc et de rosé et rempli un cendrier, nous avons migré vers un bar jazzy cosy à l’ambiance bleuté et évanescente. Le saxo en fond sonore et les banquettes rétro conféraient à l’ensemble un caractère décalé et hors du temps, sans doute accru par l’alcool qui commençait à nous monter un peu à la tête.  4h passées à boire, à fumer, à nous bécoter et à mouiller devant les solos du saxophoniste noir en costume de flanelle plus tard, nous terminions cette soirée en apothéose en nous étreignant comme jamais dans le bon vieux lit conjugal. Soirée mémorable. J’aimerais pouvoir revivre ça dès ce soir. Enfin non, dès maintenant. C’est plus fort que moi. Chaque fois que je viens de vivre un moment de bonheur intense, je ne peux m’empêcher d’éprouver la plus profonde mélancolie. Parce que cet instant heureux mais fugace appartient désormais au passé, ne vivra jamais plus que dans ma mémoire. Le seul moyen de lui conserver un souffle de vie est de m’acharner à entretenir cette dernière intacte. Et qui sait si les fleurs nouvelles que constituent l’avenir ne seront pas moins belles, plus ternes, moins colorées que celle-ci ? Sacrée nature pessimiste qui reprend toujours le dessus…Feu rouge. Feu vert. Croisement. Stop. Je vais vraiment être à la bourre.  Un coup à subir le courroux de l’hippopotame bleu ciel qui danse en tutu sur Piccadilly Circus. Tiens, le voilà d’ailleurs, à tous les coups on va encore bouffer de la choucroute ce soir. Mais qu’est-ce que je raconte moi ???Moi…moi….m…….

 

MmmmH. La lumière du jour inondait mon visage et m’empêchait d’ouvrir totalement les yeux. Quel rêve étrange. Je me redressais lentement tout en baillant à plusieurs reprises. Le soleil de juillet baignait l’ensemble de la terrasse d’une douce et verte lueur. Les oiseaux gazouillaient. Un insecte produisait un bruit indescriptible qui aurait été chiant comme la pluie dans tout autre contexte mais qui, dans ce cadre idyllique et rowlingien, s’accordait avec le Tout et murmurait doucement au creux des oreilles. A. émit un profond soupire à côté de moi, du type de ceux que l’on émet lorsqu’on est à mi chemin entre le pays de Morphée et le monde de Descartes, et se retourna en embarquant avec elle la moitié de la couverture. Si vous n’avez jamais fait l’expérience de dormir sur une terrasse au cœur de l’été, avec des plantes grimpantes au balcon et une petite blonde aux yeux bleus dans votre lit, je vous recommande chaudement d’essayer. Rien que pour les 10 secondes qui suivront votre réveil. Voyant qu’elle ne se décidait pas à émerger complètement du sommeil, j’entrepris de l’y aider un petit peu. Je me penchais vers elle et lui soufflais doucement dans le cou. Elle se mit à rire. Ma langue vint caresser son oreille. Elle continua de glousser. Mes lèvres vinrent ensuite se poser sur sa joue et entamèrent une longue traversée d’un désert au goût fruité tandis que ma main glissait vers son bas-ventre. La suite ne doit pas être relatée aux enfants. Une demie-heure plus tard (j’étais tenté de mettre 4 heures mais vous auriez pensé que je me fais copieusement mousser) je prenais un café crème long accoudé sur le rebord de la cuisinière. A. trainait en mini short et en débardeur gris (les fringues qu’elle met toujours pour dormir), une clope à moitié consumée dans une main et une immense tartine beurrée (elle faisait presque sa taille) dans l’autre. Ses cheveux étaient plus qu’en pagaille et ses yeux encore gonflés de sommeil. Une vraie petite nymphette. A croquer sur place. Nabokov aurait adoré.

« T’as prévu quoi aujourd’hui ?? »

Sa voix de bariton raisonnait dans tout l’appart’. Et je vous raconte pas quand elle rigolait. De quoi filer à n’importe qui l’envie de l’étrangler. Et à moi, l’envie de la serrer contre ma poitrine et d’embrasser ses cheveux jusqu’à en perdre la notion du temps.

« Boarf, je sais pas trop. Bosser sur mon bouquin…. »

« Tu me feras lire ce soir ???? »

Elle m’avait déjà posé cette question quinze mille fois et connaissait déjà la réponse, ce qui ne l’empêcha pas de la formuler le plus sérieusement du monde avec son plus beau sourire.

« Comme je te l’ai dit hier, avant-hier et avant avant-hier, non. » répondis-je en feignant d’être irrité.

« Mais pourquoi ??? » elle sourit de plus belle.

« Never show a work in progress comme disait Steve au bord de la lagune fantasmatique dans le plus beau film qui ait jamais été réalisée. Et puis….y a des passages un peu trash, jpeux pas montrer ça à une petite fille…. »

« Pfff, t’es con ! » dit-elle en riant.

« T’as pas un ou deux apparts pourris à refiler à un coupe de petits vieux innocents aujourd’hui toi, petite chose ? »

« Hum si, d’ailleurs je ferai bien de me bouger, la visite est prévue à 12h30 et il est….. »

Elle écrasa sa clope dans le cendar’, engloutit le reste de sa tartine d’une bouchée et fonça dans la salle de bain sans finir sa phrase.  Sacré ptit bout de femme. La question de la journée semblait devoir être la suivante : l’attrait de la chaise longue posée en plein soleil sur le balcon et de la bouteille de ricard posée juste à côté seraient-ils plus forts que celui de la machine à écrire ? Faudrait aussi penser à donner un coup de balais, l’appart devenait de plus en plus dégueulasse…Ne surtout pas compter sur A. pour tout ce qui touche aux tâches ménagères. Même sa cuisine est dégueulasse. Mais elle a des pieds magnifiques. Y a des jours où tout parait plus simple. Il en faut peu pour être heureux...(à chanter sur le même air que Balou). Où la vie ressemble un peu moins à une pièce de Ionesco. Dommage qu’il y ait toujours cette foutue peur que tout se barre subitement en couille. Est-ce que c’était vraiment une bonne idée d’accorder un retour en grâce à Dorian Gray ??

Je laissais mon regard dériver par la fenêtre. Le spectacle de la ville rose finissant de s’éveiller dans un concert de couleurs aurores me rappela le poème Zone d’Apollinaire. A la fin tu es las de ce monde ancien…ça aussi, c’est de l’absurde poussé à l’extrême. Pourquoi faut-il toujours que je gâche les petits moments de bonheur les plus simples par des envolées surréalistes ?

« Bon je file jsuis super en retard !!!! »

A.      venait d’émerger de nouveau dans la cuisine, habillée à la hâte, avec son chemisier bleu légèrement décolleté (un de mes préférés), ses ben simon qui avaient vécu et son éternel sac en cuir marron complètement défoncé. Elle me smacka rapidement la joue et disparut par la porte d’entrée. J’eus à peine le temps de lui crier :

« Et surtout n’oublie pas que mieux vaut tenir que courir !!! »

Je ne saurai pas si ça l’a fait rire. Demeuré seul dans l’appart’ témoin, je me laissais tomber sur le canap’. A la fin tu es las de ce monde ancien. Bergère ô Tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin. Tu en as assez de vivre dans l’Antiquité greco-romaine…Les voitures se succèdent dehors dans un concert de klaxonnes . La fenêtre donne sur une ruelle calme pourtant … Encore un coup de ces enfoirés de rhinocéros. Faudra bien que quelqu’un finisse par leur montrer de quel bois Zabanaiev se chauffe à ces connards. ça y est je divague moi…Au fait, il est déjà neuf heures là ???

 

Clignements de paupières. Battements de cils. Bâillement. Quelques secondes de flottement, durant lesquelles on n’a encore pas la moindre idée de qui l’on est, du lieu où l’on se trouve, et de quoi  la journée qui s’annonce va bien pouvoir être composée. Rien que la brume électrique qui plafonne toute réflexion. Enfin  la grosse clef en platine finit par déverrouiller la porte menant à la conscience et les pensées entrèrent dans mon cerveau comme un troupeau de fermiers couillons dans un moulin. J’étais encore en costard-cravate. Je m’étais assoupi sur le couvre lit de ma chambre d’hôtel, paris 5. Je m’étirais longuement et me levais péniblement, lissant les plis que le sommeil avait formés sur mon costard. Un coup d’œil à ma montre. 18h37. Elle ne devrait plus tarder…Je fis quelques pas hasardeux sur la moquette bordeaux. Y a pas à dire, entre le fauteuil second empire et le lit deux places à rebords dorés, cette chambre avait vraiment de la gueule. Je finis par me diriger vers la porte-fenêtre, l’ouvrit en grand, sortit sur le petit balcon. Le bruit de la ville pénétra aussitôt mon univers, s’engouffrant par la brèche que l’ouverture des double-vitrages venait de dessiner. Moteurs, klaxons, dialogues et grondements se mêlaient dans une cacophonie intemporelle. Les bataillons de nuage conféraient au ciel une teinte grisâtre qui se mariait avec délice avec les toits des monuments parisiens. Il allait sûrement pleuvoir. Après être demeuré pensif quelques minutes, accoudé à la rambarde du petit balcon, je refermais la fenêtre et retournais m’assoir sur le rebord du lit. Toc toc. Je me levais pour ouvrir.

« Salut.. »

« Salut ! »

Elle portait un tailleur vert pomme et un foulard bleu opale. Ses joues étaient légèrement rosies par le froid. Ses lèvres n’avaient rien perdu de leur pulpe. Ses cheveux bruns tombaient, rigide, juste au-dessus de ses épaules. Son sourire était perdu quelque part entre la gêne, la joie et la retenue. Après quelques secondes de flottements, mes lèvres se posèrent rapidement et à deux reprises sur ses joues fraîches comme la pluie qui commençait tout juste à tomber au dehors. Je la laissais entrer. Elle posa son manteau sur un fauteuil et resta debout au milieu de la pièce.

« Tu veux quelque chose à boire ? »

« Quelque chose de chaud. »

Je lui servis une tasse de chocolat chaud. Elle s’assit à son tour sur le rebord du lit et trempa lentement ses lèvres dedans. Je demeurais debout, le regard oscillants entre la tasse, ses yeux et sa poitrine (mais chuuuut !).

« Tu comptes rester combien de temps ? «  demanda-t-elle d’un air détaché après une ou deux minutes de silence.

« Je ne sais pas, une semaine, pas plus. »

Elle poussa un soupir discret, presque inaudible.

« Et ton bouquin, c’en est où ? »

« Quasiment fini….mais ça fait quelques temps déjà que je bloque sur la fin. »

« Ha oui ? Comment ça ? »

« Je sais pas comment l’histoire se termine…si la vie poursuit son chemin ioenescien ou si tout se barre en couilles. »

« Je peux décider, moi ? » elle sourit franchement, pour la première fois depuis son entrée dans la pièce.

« Je sais pas…enfin, d’une certaine manière ça dépend de toi.. »

Elle se leva.

« Clémentine », repris-je, « je… »

Elle posa son index sur mes lèvres avant que je n’ai le temps de finir.

« Tais-toi. La pièce est trop courte pour ça…. »

Mes lèvres s’approchèrent doucement des siennes.

Une heure plus tard, même décor, un peu plus sombre toutefois à cause du crépuscule qui abat lentement son voile sur la ville-lumières, même personnages, allongés l’un en face de l’autre sur le lit toujours non défait.

« Je n’ai pas envie que tu partes… » murmurais-je en effleurant sa joue avec ma main gauche.

« Moi non plus…mais ça ne dépend pas de nous. »

« Bien sûr que si. »

« Non. Ça nous dépasse. Tu le sais. Nos atomes sont tellement semblables que les chocs deviennent inévitables. On se comprend tellement bien qu’on ne peut pas vraiment s’entendre. Enfin, pas pour l’instant…Quand nous nous retrouverons ….ho, je sais plus…. » ses iris se perdirent dans les motifs du plafond victorien.

« Parfois, » repris-je après quelques minutes de silence, « je fais un rêve, enfin, c’est souvent le même. Il se passe toujours la même chose. Je m’engueule avec toi, pour une connerie, je sais jamais trop laquelle, et comme toujours dans ces cas là je m’enferme chez moi avec des trucs pleins la tête, je les crache sur le papier et je me saoule jusqu’à pas d’heure. Mais pendant la nuit, y a des types bizarres qui rentrent dans ma chambre...je ne m’en aperçois pas parce que je suis en train de cuver mais je peux les voir d’un œil extérieur, comme si j’étais quelqu’un d’autre qui contemplait la scène depuis le plafond. Ils me foutent une machine bizarre avec plein de câbles et de boutons sur la tête, ils la relient à un PC portable et ils restent là pendant plusieurs heures, la lumière allumée…ils sont en train d’effacer mes souvenirs. Enfin pas tous. Ils effacent certaines choses de mon esprit. Et tu en fais partie. C’est drôle, ils ont l’air vachement détendu, comme s’ils n’avaient pas du tout conscience de la force de ce qu’ils sont en train de faire : y en a un des deux qui s’enquille des bières, qui fait l’amour avec sa nana par téléphone…. »

Elle sourit et m’appuya légèrement sur le front en riant.

« Y a vraiment des trucs pas nets dans cette boite crânienne ! »

« Hum, attends, c’est pas fini. Le matin évidemment, je ne me souviens de rien. Ni de ce qui s’est produit pendant la nuit, ni de tout ce qu’ils m’ont enlevé du crâne. Tu as totalement disparu. Et je ne peux pas m’en rendre compte. La seule chose qui me trouble, c’est que j’ai le sentiment d’avoir une sorte de vide dans le crâne. Mais je ne comprends pas à quoi c’est dû. Après, c’est toujours un peu flou…le rêve part un peu en couilles, il se passe des trucs différents à chaque fois (un coup je prends des champis avec des lapins bleus homophobes, un autre…bref) mais je finis toujours par retomber sur toi par hasard. Ça se passe plusieurs années après. Et tu as également tout oublié. Evidemment, on s’entend tout de suite super bien…et c’est là que ça s’arrête. Alors, à chaque fois que je me réveille, je me pose la même question… »

« …comment une histoire pareille va finir ? Qu’est ce qui se passe quand deux êtres qui se connaissent déjà parfaitement sans le savoir se rencontrent ? »

Nouvelle pause. Nouveau silence. Nouvel arrêt sur image.

« Je t’aime, Clémentine. » dis-je dans un murmure à peine audible.

Elle sourit de nouveau.

« J’ai un truc pour ne pas me perdre… »

« Je sais. »

« C’est pour retrouver les autres que je suis pas doué. »

« ça aussi je le sais… »

« Tout va bien se passer. »

« Oui…. »

« Je comprends jamais grand-chose, mais j’ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi ça ne pouvait pas être plus simple.. »

« T’inquiètes, je serai là pour chialer quand tu descendras de la muraille par 45 degrés pour aller te faire empaler par un blondinet imberbe ! »

« Je comprends rien à ce que tu dis parfois… »

« Hum, c’est ptêtre parce qu’on est dans un rêve ? »

« Nan, dans mes rêves t’as des plus gros seins ! »

« Pffff, connard ! »

*soupire*

« Te perds pas en route….je t’attendrai à la gare. Dans quelques temps… »

« J’attendrai…je m’achèterai des moonboots et une parka doublée rien que pour ce moment… Ha, et puis j’essairai de plus chialer devant Bambi…»

Elle fouilla quelques instants dans son sac à main, en sortit un paquet de winston light, m’en tendit une, alluma la sienne.

« N’empêche…j’ai trop peur. » acheva-t-elle en expirant sa fumée, la voix se heurtant contre les derniers mots.

Je lui pris délicatement le poignet.

« Je t’aime. Rendez-vous à Vladivostok. »

Et puis, tout s’est mis à tourbillonner. D’abord lentement, puis de plus en plus vite, pour atteindre l‘allure d’une spirale infernale à tendance kaléidoscopique (mais si, vous savez bien, ces saloperies ultra colorées à foudroyer sur place un épileptique qu’on mate quand on est gosse à défaut de pouvoir prendre des ecstas). Je flotte dans un espèce de tunnel bleuté un peu comme celui que traverse le faucon millénium en vitesse lumière. Ça continue de tourner, tourner, tourner…..

*BAM BAM BAM BAM*

Les basses raisonnaient dans la pièce indigo/rose électrique/argentée et cognaient contre les murs jusqu’à les faire trembler. Mes tempes déjà sévèrement battues par les lyres se mouvaient au rythme du tam tam électronique. Rien de plus primaire et sauvage que la musique de boite. Je jetais un œil à ma montre et parvint, malgré ma vue trouble, à distinguer la paire d’aiguilles dansant elles aussi pour indiquer 2h30 du matin. J’avais dû m’assoupir momentanément à ma table, mon verre de sky encore à la main.

« BON ALORS ? QU’EST-CE QUE TU FOUS ? TU VIENS ?? »

Elle avait beau hurler, la voix de margot ne parvenait que très difficilement jusqu’à mes tympans. Voyant que mon temps de réaction approchait celui de la tortue tricentenaire rhumatisante, elle finit par s’impatienter et me saisit le bras pour me relever et m’embarquer sur la piste de danse. Plus de la moitié des mecs que l’on bousculait en passant zieutaient son décolleté avec gourmandise. Elle vida un énième verre de vodka pomme et commença à se déhancher, son chignon acheva de se délier et ses cheveux noirs se mirent à danser autour de son visage. Nos corps s’enlacèrent, se délassèrent, entamèrent un balais frénétique. Ambiance plus que chaotique : électro, alcool giclant de tous les côtés, hommes et femmes s’agitant, sautant, se roulant des pelles ou se prenant contre les murs, rails de coke et lumières explosives. L’orgie prenait la forme d’une bacchanale antique ou d’une cérémonie chamanique : sono possessive et dérangeante, individus en transe, ambiance irréelle, vision troublée par l’ivresse dûe tant à l’alcool qu’au délire collectif. Les paroles de Mr Oizo résonnent comme un verdict final : « Vous êtes des animaux. » Ma langue effleure à maintes reprises celle de Margot, vient titiller ses lèvres, mes dents mordillent doucement le lobe de son oreille. Sa main s’approche de mon bas ventre tandis que les miennes viennent pelotter ses fesses. Toute notion de pudeur a disparu, partout les couples de baladins s’échauffant sous le ciel se livrent au même cérémonial. « Vous allez crever… ». Un peu comme un bal des pendus, avec moins de squelettes et davantage de vêtements (encore que…). Le temps semble s’arrêter. Tout du moins, je perds toute notion de celui-ci. Les minutes s’écoulent comme des secondes, l’univers perd de sa réalité, l’atmosphère n’a plus rien de tangible, seuls  demeurent le crescendo sonore qui oblige mon corps à se mouvoir frénétiquement et le corps de Margot dont la chaleur m’enivre encore davantage que les grammes de liqueur mêlés à mon sang. La transe s’estompe subitement. Des potes de Margot nous foncent droit dessus, nous enlacent et filent se faire un rail dans les chiottes. Margot a davantage envie de nicotine et me traine vers la porte. Partout, les images se mêlent, se déforment, s’entremêlent et jouent à cache-cache derrière les poteaux pour gogo danseuses. Mon regard vacille. Le monde me semble tout sauf naturel. Lentement, un flot d’émotions bien connu émerge parmi les flots de ma conscience ivre. Toujours cette sensation de ne pas voir le monde comme les autres. De vivre différemment. L’impression que l’impact qu’ont sur moi les évènements est en décalage par rapport à ce qu’il devrait être. Une vision artistique. Un cœur ouvert à une myriade de grésillements. Surtout, un besoin vital de dresser un pont avec d’autres esprits féminin sur lequel courraient les  pensées et passions qui mettent un sacré bordel à l’intérieur. De partager cette vie intime. De décrire à une autre conscience les émotions que fait naître à la chaine mon cœur hyperactif. De s’épancher auprès d’une âme sœur. D’épancher cette soif d’émotions toujours plus fortes, de proximités presque fusionnelle, de parlote existentielle. Mais ces ponts sont soit aussi réels que la chatte de Vincent Mcdoom, soit d’une facture merdique. Et les nymphes s’en retournent très vite danser dans la forêt qu’elles trouvent tellement plus attractive que le maelstrom chaotique que forme mon moi intérieur…

« ça va ??? T’as l’air ailleurs…que je te vois plus toucher à un verre avant une heure ou deux ! »

« C’est l’hôpital qui se fout de la charité… »

Elle gloussa en entendant ma remarque et manqua à trois reprises de s’étaler par terre tant elle peinait à marcher droit. La porte s’ouvrit brusquement et l’air frais raviva aussitôt mon esprit. Une multitude de petits points orange brûlants scintillaient dans la nuit. Les songes et les formes se bousculaient dans ma tête bien trop étroite pour contenir de telles nuées. Mes yeux s’attardèrent sur le visage de Margot. J’ignore pourquoi, mais elle m’avait toujours fait penser à une indienne effarouchée. Enfin, maintenant que j’y pense, c’est surement dû aux sortes de peinture de guerre jaune poussin qu’elle arborait sur la photo où je la vis pour la première fois. Les sons émis par les cordes vocales des dizaines de personnes nous entourant se mêlaient en une sorte de grondement sourd inaudible. La nuit était fraiche. Comme chaque fois en soirée, le temps était changeant.

 

« Gary ?.....Gary ? »

Je clignais des yeux et secouais la tête pour retrouver la réalité tangible. La bise sifflait doucement sur mon visage et offrait un rafraichissement bienvenu au cœur de cette nuit de début d’été. Mon costume 3 pièces made in Savile Row et ma cravate en soie effleuraient ma peau d’un toucher charnel. Les deux mains appuyées sur la rambarde de la grande et luxueuse terrestre du premier étage d’une villa non moins luxueuse, je laissais mon regard se perdre dans l’horizon formé par les toits de Los Angeles endormie. Enfin non, la ville des anges ne dort jamais pour de bon… La voix douce et langoureuse qui venait de me tirer de ma torpeur appartenait à une jeune femme blonde, aux yeux troublants et aux cheveux longs et ébouriffés comme le sont ceux de toutes les femmes perturbantes. J’avais rarement vu des yeux comme ceux-là : son regard était à la fois happeur, enjoué, amusé et légèrement inquiétant. On pourrait se perdre dans ses iris et se noyer dans ses pupilles. Sa robe de soirée sortie de l’atelier d’un grand couturier contrastait avec son allure nonchalante et les dizaines d’énormes bracelets qui s’entrechoquaient à ses poignées. Une prophétesse tout droit sortie de l’Antiquité grec. En rupture total avec la ribambelle de femmes parfaites au sourire frident qui peuplaient cette soirée champagne/smoking/havanes tenue par Mr Dehay.

« Pardonnez-moi si je vous dérange, vous aviez l’air de vous ennuyer alors j’ai soudain éprouvé l’envie irrésistible de venir m’ennuyer avec vous. »

Son sourire était encore plus surréaliste que ses yeux.

« Hum, j’aime m’enivrer de l’atmosphère nocturne….ce silence qui est pourtant tout sauf silencieux, ces insectes inconnus qui émettent un bruit quasiment imperceptible au loin, cette sensation de calme, de plénitude absolue, cette absence de couleur on ne peut plus colorée… »

Je vidais ma coupe de champagne avant d’achever :

« …et puis surtout, je savais que si je m’isolais un peu une femme merveilleuse viendrait et m’enlèverait au cœur de la nuit… »

Je ponctuais ce discours volontairement bateau et niais à souhait par un grand geste lyrique de la main en direction de l’horizon. Elle rit.

« Vous devriez tenter d’écrire, avec une prose aussi …rosée. »

« C’est ce que je fais. C’est même mon gagne-pain. Je suis écrivain. »

« Hoho ! Marrant, avec votre brushing impeccable j’aurais plutôt misé sur publicitaire ou financier… »

« Vous m’insultez, là …. »

Rire, de nouveau. Quelques secondes passèrent, silencieuses. J’allumais une lucky.

« Et vous êtes….. ? »

« Peintre. D’art abstrait. »

« Deux artistes drapés dans des fringues hors de prix et réunis sur le balcon d’une villa californienne huppée, quand je dis que le monde part en couille… »

« Pfffff, donnez-moi plutôt une cigarette ! »

Frôlement de sa main contre la mienne. Ses lèvres s’entrouvrent, sa clope s’y insère, ses maisnse placent en coupe au bout de celle-ci. Clic. Léger grésillement. La fumée bleuté s’évada lentement de ses lèvres pour monter se perdre dans le noir.

« De quoi parlez-vous ? »

« Heu, pardon ? »

« Dans vos romans, je veux dire. »

« ça dépend…du monde…enfin, du monde telle que je le vois. En fin de compte c’est surtout de moi que je parle…et d’un tas de trucs souvent assez glauques. »

« Ho, poète torturé ? »

« Arrêtez un peu de vous foutre de ma gueule ! »

Dis-je en souriant avant de reprendre.

« Non, mais disons que j’ai du mal à croire en l’avenir...en notre avenir…enfin, au mien surtout. Mais pas seulement. »

« Et pourquoi ça Mr Bukowski ? »

« J’ai comme le sentiment que nous touchons à la fin d’une époque. Que nous approchons d’un point de non-retour. Que tout va bientôt basculer et que nous n’avons pas la moindre idée de ce qui nous attend par la suite, si ce n’est un immense flou noir et indéchiffrable. Les sociétés naissent et meurent depuis la nuit des temps, les empires brillent au zénith et s’effondrent comme des châteaux de carte…de même, l’âge d’or que nous avons vécu touche à sa fin…l’ère qui naquit dans les années 30 et vécut son apogée dans les années 50, patchwork d’hommes en costumes impeccables, manteaux camel et chapeaux Stetson, de whisky top qualité servi au travail, de secrétaires jeunes, pétillantes, et à forte poitrine, de cigarettes foisonnant un peu partout, de voitures œuvre d’art, de secteur tertiaire, de buildings haut de plusieurs centaines de mètres, de rock’n roll, de nuits folles, d’optimisme, de croissance économique, de classe, de tromperies et de trahison, de malheurs dont la moitié ne sont jamais arrivés, d’un monde multiforme et toujours changeant, de femmes qui rendent toujours plus accros, de swinging London, de vestes croisées…Tout ça est peu à peu en train de disparaitre. Et j’ignore dans quel océan nous allons désormais nous aventurer… »

« …..Waow…Hé ben, on voit que vous êtes payés pour trouver vos mots ! »

Nos regards restèrent figés l’un dans l’autre durant plusieurs secondes. Jamais vu des yeux aussi noirs que ceux-là. De quoi se noyer au moins autant que dans sa chevelure….

Un oiseau gazouilla au dehors. La pleine lune baignait la terrasse de ses rayons minuit. Elle me donnait envie de lui raconter tout un tas de choses. Nous appartenons à la nuit bien plus que celle-ci ne nous appartient…Elle ne m’avait pas encore dit son nom. Tiens, d’ailleurs, comment avait-elle appris le mien ? Jusqu’à ce que le monde s’arrête de tourner…..

Les ombres ne sont pas de sortie ce soir.

Etoiles brûlantes et acérées.

Mais scintillantes, aussi.

Les rêves nous révèlent la face cachée de la lune.

Ses jambes blanches se découpaient au milieu des ombres et auraient presque pu la faire apsser pour une apparition.

Un fennec cria dans la lointain, les plantes bruissèrent sous la caresse du vent. Ses yeux allaient jouer à cache-cache jusqu’au petit matin. Ses romaines allaient me faire tourner la tête. Le bleu est enivrant comme jamais.

Il se faisait tard. Nous ferions mieux de rentrer.

Par M. Swann
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