Samedi 19 mars 2011 6 19 /03 /Mars /2011 23:31

"Les quatres chevaux de l'Apocalypse ont traversé ma vie."

-Stefan Sweig

 

Ce matin, peu préoccupée, comme à son habitude, du grondement sourd s’élevant dans les entrailles du monde, ms Smith finissait de servir le petit-déjeuner (pancakes, céréales, jus d’orange) de ces cinq gosses. Mr. Barrow réglait l’autoradio de son audi en songeant au défilé de costumes de seconde main tenant tous le même discours monotone qui l’attendait au bureau. Le vieux Hank se servait son premier verre de la journée. Des enfants au sourire colgate entamaient une partie de foot dans un village paumé au milieu de la savane. Un couple de retraités préparait un Goulach dans une énorme marmite, tandis que le vent grondait contre les murs de leur maison sibérienne. Chaque atome du monde global, virtuel et fantasmé se livrait à sa folie quotidienne. Aucun d’entre eux ne pouvait pressentir la Fatalitas sur le point de frapper les côtes nippones. Il y avait eu le Tsunami ramonant le sud-est asiatique, le tremblement de terre démembrant une partie des haïtiens, l’ouragan venu souffler bien davantage qu’une petite bise aux oreilles de la Floride. Il fallait bien que la série se poursuive. Les quatre cavaliers de l’apocalypse ont cette fois-ci revêtu la forme d’une immense chevauchée noire et liquide, avant de venir semer le chaos dans le monde matriciel. La vague envoyée par on ne sait trop qui et venue d’on ne sait où fit parfaitement son office. Il faudra sans doute un certain temps avant de parvenir à extirper les derniers cadavres des décombres pour établir un bilan définitif du nombre de victimes (les hommes aiment ce genre de chiffre : plus le chiffre des corps disloqués dans l’aventure est élevé, plus ils peuvent jouir intérieurement de leur pulsion de mort). Le bilan des destructions devrait aussi prendre un certain temps à chiffrer. En revanche, il ne faudra sans doute que quelques jours pour savoir si la si providentielle énergie nucléaire va ou non raser l’empire du milieu de la carte. En revanche, il ne faudra sans doute que quelques jours pour savoir si la si providentielle énergie nucléaire va ou non raser l’empire du milieu de la carte et commencer à saigner à blanc son créateur. Mais peu importe. Des milliards d’écran diffusent déjà en boucle les images du cataclysme. La majorité des internautes ont put voir la vague noire ravager l’archipel et démembrer sans distinction hommes, maisons, femmes, usines, enfants et panneaux publicitaires. Chacun a pu sur le petit écran être le témoin des malheurs frappant la troisième puissance économique mondiale. « Déjà que c’était pas folichon avec la crise, maintenant on peut dire qu’ils vont en chier les Japonais… ». Comme d’ordinaire, chaque particule élémentaire prend quelques minutes pour exprimer sa compassion pour ses voisins nichant de l’autre côté du blog. Entre deux cuites et un devoir d’éco, l’étudiant moyen songe durant quelques instants aux désastres qui frappent désormais régulièrement son espèce. Derrière chaque lamentation se trouve, cachée, presque invisible, la même interrogation : qui seront les prochains ? On peut se consoler en songeant comment fanatiques d’un Dieu bon et tout puissant vont se démmerder pour justifier ce genre de bordel. « Les voies du seigneur sont impénétrables, mon fils. En revanche, toi.. » Hum, je m’égare. On pense aussi aux écolo-sceptiques qui vont de nouveau devoir redoubler d’habileté pour tenter de convaincre la masse de crétins scotchés par tout discours contestataire que non, la multiplication exponentielle des catastrophes naturelles , causant chaque fois des dizaines de millier de victimes, à laquelle nous assistons ces dernières année n’a strictement rien à voir avec les milliards de tonnes de particules chimiques que les fils d’Abraham, de Shiva ou de je ne sais quelle gourdasse expédient chaque jour dans l’atmosphère en bonne âme et conscience. Nous avons une prodigieuse acuité à développer d’excellents mécanismes de survie. N’importe quelle âme occidentale ayant quelques capacités de réflexions serait frappé à mort par la connaissance de tels évènements, s’il était sans cesse obligé de les garder en mémoire. Savoir que désormais, à intervalles réguliers, des foudres tout ce qu’il a de plus non divines frapperont ses semblables et pourraient même, par les miracles du progrès technique, menacer la survie de son espèce, suffirait à en couper à plus d’un l’envie de boire, de manger, de baiser et de travailler. La connaissance de la mort, du fait qu’au moment même où nous nous trouvons le cul dans un fauteuil, des centaines de milliers de pauvres types gisent sans vie dans des litres de flottes où pleurent un de leur proche figurant parmi les victimes, peut difficilement nous laisser indifférent. Qu’on aime ou non notre société, le monde et l’espèce humaine, l’apocalypse now  nous brise intérieurement. Même le pire des misanthropes vivant à poil dans une cabane de bucheron en Alaska pourrait verser une larme en ressentant la douleur infligée à ceux qui, comme lui, se composent en majorité d’eau, d’organes et de moelle. Alors on fait tout pour renvoyer ces pensées morbides derrière une petite porte de notre inconscient, là où elles ne pourront plus nous faire de mal. Alors on tire un ou plusieurs coups pour méditer sur autre chose. Alors on boit, on danse, on parle, on tchat, on joue, on se retourne la tête. Tout plutôt que de garder la présence de Thanatos dans notre esprit. A n’en pas douter, demain la lumière du soleil aura opté pour des tons un peu moins ocres.

Par M. Swann
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