Mercredi 17 août 2011 3 17 /08 /Août /2011 18:02

Je comprends tout à fait que l’on se tue par amour. Rien ne dépouille davantage de toute foi en la vie que la certitude de ne jamais faire l’objet de la moindre tendresse.

 

 

Il y a peu, j’ai accompli un voyage au bout de la nuit. J’ose croire que peu d’entre nous ont déjà eu ce « privilège » qui n’en est pas un. Seule une âme ayant exploré les terres les plus glaciales de la vie intérieure peut espérer y être éligible. Entreprendre un tel voyage implique de renoncer à tout ce qui fait le quotidien de la grande majorité des mortels. Voguer jusqu’aux confins de l’obscurité, c’est prendre le contrepied de ce qui compose une vie ordinaire. Quelle que soit leur origine sociale, ethnique ou géographique, les hommes sont pour une très large part poussés en avant par une sorte d’amour éperdu et inconditionnel de la vie. Que son existence soit florissante ou misérable, l’homme de tout horizon se caractérise à la fois par un attachement inconditionnel à son appartenance au monde du vivant, et par une foi irréductible en des lendemains meilleurs. Qu’importe la noirceur du présent, l’avenir ne peut que nous réserver un faciès plus avenant. Je me suis à maintes reprises demandé d’où pouvait bien provenir une croyance aussi irrationnelle. Si l’extrême inverse, à savoir la certitude pessimiste que l’avenir ne nous réserve que de la souffrance à l’état brut, est à n’en pas douter à ranger dans le même sac, il y a incontestablement quelque chose de profondément illusoire et infantile à croire que tout va forcément s’arranger. Les Grecs anciens avaient donné une explication mythologique à cette croyance profonde : de la boite de Pandore s’étaient échappés tous les maux, libres désormais de persécuter l’espèce humaine, ne laissant à cette dernière qu’un seul bien, l’espoir, qui lui permettrait de tenir contre vent et marée. Or, les voyageurs de ma trempe s’inscrivent précisément en porte-à-faux contre cette absurde espérance. Cela ne signifie pas pour autant l’abandon de tout espoir d’un avenir meilleur et la résignation à un océan infini de tourments. Il s’agit seulement d’accepter l’idée que les choses puissent bel et bien demeurer dans leur état actuel, aussi affreux soit-il, et que la probabilité de s’envoler vers un avenir meilleur puisse-t-être largement inférieure à celle de demeurer cloué au sol.  Une telle vérité a des accents proprement affreux pour toute âme inscrite dans un état de morne désespoir. Elle peut vous mener à ne plus rien espérer de la vie, voir à la détester. Certains meurent d’une telle révélation. La perspective de ne plus rien avoir à attendre, de ne plus avoir le moindre point fixe dans l’horizon à se fixer comme but, de plus rien avoir à espérer de l’avenir suffit à tuer en eux tout désir de vivre. A quoi bon vivre, si l’on ne peut pas même espérer un jour atteindre une petite once de bonheur ? D’autres, habités par je ne sais quelle force occulte et mystérieuse, puisent on ne sait où la capacité de demeurer debout face à cette déferlante de Vérité, et choisissent dés lors de pousser le cheminement jusqu’à son terme. S’élancer vers la phase terminale du Réel. Accepter dans son ensemble un destin trop horrible pour de nombreux êtres vivants. Ceux-là, dès lors, verront peut-être leurs pas les mener jusque dans les méandres de l’angoisse, là où pas même les Bienveillantes n’osent s’aventurer, jusqu’au cœur du maelstrom de la Terreur, peut-être même jusqu’à l’antre du Silène, qui saura leur cracher sa terrible mais véritable sagesse au visage : « misérable monticule de chaire, pourquoi t’obstiner à vouloir entendre ce que tu crains par-dessus tout de t’être révéler ? Le plus grand des biens, il t’est inaccessible, c’est de ne pas être né. En revanche, le second des biens, il est pour toi : c’est de mourir bientôt. ». La célèbre maxime de Dante aurait pu être accolée à l’identique au-dessus du portail doré que ces individus franchirent au moment de leur entrée dans l’existence : « Abandonnez tout espoir, vous qui pénétrez en ces lieux. » Le voyageur prêt à entendre cette horrible vérité (mais la vérité n’est-elle pas toujours laide ?) pourra entamer sereinement son périple dont les limbes de l’heure du tigre font figure de destination. Mais ce n’est pas tout. Si peu nombreuses sont les âmes suffisamment solides pour accepter de telles révélations, en plus faible nombre encore sont celles capables de passer au stade supérieur. Après avoir abandonné le fol et inflexible espoir, il faudra également délaisser la seconde grande illusion dans laquelle a toujours baigné l’espèce à quatre, deux ou trois pattes : la liberté. On pourrait digérer l’idée que tout n’ira pas forcément pour le mieux si l’on pouvait dans le même temps s’assurer d’avoir la capacité d’infléchir le cours des évènements en notre faveur. Mais cette idée-là est aussi fausse et absurde que la première. Les tas de chair que nous formons font pour la plupart mine de l’ignorer, mais la marge de manœuvre que le destin nous accorde s’avère des plus restreintes. Songez par exemple aux femmes qui ont bien daigné vous aimer, et sachez vous rendre compte que vous n’y avez été absolument pour rien : vous avez pu les prendre sur la table de la cuisine uniquement parce que dès le premier regard, elles savaient qu’elles diraient oui à vos avances. Si je peux actuellement rédiger ces lignes, c’est uniquement parce que le divin et inflexible hasard m’a fait naître dans une contrée au taux d’alphabétisation élevé. Les précurseurs en tous les domaines, milliardaires et autres acteurs principaux de toute « success story » peuvent avant tout remercier l’enchainement sans logique des circonstances pour leur avoir été si favorable. Le voyage est déjà fort bien entamé, mais une dernière épreuve demeure. Je n’ai pour ma part touché au cœur de l’obscurité qu’après avoir ressenti jusque dans le plus profond de ma chair la terrifiante intuition qui s’est emparée du philosophe allemand que l’existence a le plus maltraité de toute l’histoire, un jour qu’il contemplait le vide depuis les hauteurs d’une falaise italienne. Et si, dans votre sommeil, un esprit inconnu venait à vous susurrer à l’oreille ce type de discours ? « Cette existence sans but et sans fil que tu crois mener pour la seule et unique fois, tu devras la revivre un nombre infini de fois encore, sans jamais pouvoir la modifier, sans jamais peser du moindre poids sur le fil des évènements. Revivre inlassablement et dans l’éternité les mêmes souffrances, les mêmes doutes, les mêmes espoirs déçus. Telle est la vérité cachée au cœur atomique de l’univers, situé non pas au centre de la terre, mais au cœur de la dame bleu-noire qui recouvre chaque nuit le monde de son grand manteau.

Je n’ai entrepris un tel voyage qu’une seule fois. C’est déjà beaucoup, et le périple faillit avoir ma peau. On ne choisit pas vraiment de vivre ce genre de choses. Elles vous tombent dessus un jour ou l’autre, parce que la Machine vous a désigné de son doigt inflexible, c’est tout. La veille, je me trouvais dans un petit appartement boulonais où se déroulait l’une des nombreuses orgies du samedi soir qui fleurissent un peu partout dans les rues de la capitale dès la tombée de la nuit. Comme souvent dans ce genre de cadre, l’attention générale était focalisée sur la table hérissée de bouteilles d’alcools et liqueurs en tout genre, dont pas une ne dépasserait le coup des deux heures du matin. Les aiguilles tournaient, les verres se remplissaient et se vidaient à la chaine, les basses cognaient contre les murs de la petite pièce, la poignée de personne présente alternait chants débridés et histoires plus ou moins marrantes, l’attention se focalisa un moment autour d’une nouvelle application pour iphone qui transforme n’importe quelle phrase prononcée sur un ton neutre en un clip de techno. Une fois suffisamment ivre, je consacrais une bonne partie de mon énergie a tenté de me rapprocher d’une schtroumpfette au rire tonitruant et aux grands yeux d’amande qui avait élu domicile dans mon esprit depuis un certain temps déjà, pour finir par me faire doubler au dernier moment par un jeune éphèbe blond à la voix suave et à la mine angélique. Le couple termina la soirée en s’ébattant joyeusement dans la chambre située juste au-dessus de celle qui m’abritait pour la nuit, la finesse des murs me laissant largement pénétrer dans l’intimité de l’instant. Je quittais les lieux aux aurores le lendemain matin, avec un mal de crâne sans pareil et le foie brûlant d’un feu rouge vif. La journée s’annonçait des plus mal. Ma première pensée au réveil avait été « hé merde… », et je ressentais dores et déjà un étau bien familier me broyer le bas ventre. Une crise des plus violentes s’annonçait. Le genre qui vous laisse à plat ventre sur le sol, haletant, les yeux hagards, la lèvre tremblante, cherchant désespérément une voie de sortie inexistante, une invisible lueur d’espoir, une once de tendresse parfaitement absente. Fort heureusement, je savais pertinemment comment couper à l’atroce journée qui se dessinait au-devant de mes pas.  Sans la moindre hésitation, je franchis la porte du bistrot le plus proche, m’installais au comptoir, hélais le barman, et entrepris de faire reculer le mal à coup de petits verres d’eau de vie. Pas grand monde autour de moi, si ce n’est deux ou trois poivrots en fin de règne entamant comme d’ordinaire la longue descente aux enfers quotidienne sur un fleuve aux effluves éthyliques. On ne rencontre pas grand-chose d’autre, dans un bar, un dimanche au petit matin. Mon horizon indépassable prenait pour le moment la forme d’une fuite éperdue dans l’ivresse, sans espoir. J’avais un instant songé à appeler Santillane pour tromper ma solitude et avoir quelque part où fourrer ma queue. Elle ne tenait pas davantage à moi que je ne tenais à elle, Santillane, mais elle savait, comme je savais moi-même le faire pour elle, m’offrir une excellente échappatoire dans les moments où le poids de l’existence devient proprement insupportable. Mais cette fois-ci, le cœur n’y était pas. J’ignore si j’aurais même été capable de la besogner. Le bistrot apparaissait donc comme la seule solution viable. Il suffit d’ordinaire de vider quelques centilitres pour éprouver rapidement l’indicible sensation de joie et d’insouciance qui accompagne le début de toute beuverie, mais cette fois-ci, la crise se révélait affreusement tenace, et les effets de l’alcool s’estompaient face à elle comme une feuille de papier buvard balayée par la tempête. Je dus donc demeurer plusieurs heures assis au comptoir, à descendre des litres de liqueur aux propriétés finales similaires à celle de l’onde stagnante du Léthée, adressant de temps à autres un ou deux mots à mes compagnons de beuverie, discutant d’une voix morne avec le personnel. L’oubli, voilà quel était désormais ma seule voie de fuite. S’abrutir à un niveau tellement fort que plus la moindre pensée nocive, ni la moindre souffrance physique ne pourrait plus transpercer mon corps anesthésié. Mes souvenirs de cette journée s’effeuillent assez rapidement, et je n’ai de l’après-midi quasiment aucun souvenir, hormis celui d’avoir à plusieurs reprises roulé dans le caniveau pour y vider ce qu’il me restait de biles, et pissé des litres et des litres tant dans les chiottes insalubres que sur le mur blanc cassé mitoyen de mon refuge provisoire. On finit par me foutre à la porte sur le coup de 17 heures. J’entamais alors, n’ayant d’autre choix, une longue marche d’errance sur les pavés détrempés, me faisant jeter à l’entrée de tous les barres dont j’essayais de braver la sécurité. Mes pas incertains me menèrent je ne sais trop comment, de coups en chavirements, vers les quais de Seine, en un endroit parfaitement désert. Je farfouillais dans mes poches et y dégottait un paquet à moitié écrasé contenant une unique gitane. Je l’allumais sans trop y penser et m’assis au bord du fleuve, la vision trouble, la sensation d’un roulis marin incessant agrippée au corps. Malgré la violente torpeur dans laquelle ma « cure » m’avait plongé, l’angoisse demeurait, sourde, occulte, et lancinante.  Il y a bien longtemps que j’avais perdu toute foi en l’avenir. Je n’ai jamais vraiment pu m’habituer au malheur. Le drame de ma vie a paradoxalement été de bénéficier d’une enfance, très, trop heureuse. Ma famille n’a jamais volé en éclat, contrairement à tant d’autres autour de moi, je n’ai jamais été maltraité, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour me faire des câlins ou me réconforter lors de mes jeunes années. La rupture avec la suite de mon existence n’en a été que plus cruelle. Mon parcours prend la forme d’une lente descente aux enfers. Il est bien plus facile de s’accommoder à quelque chose lorsqu’on l’appréhende dès le plus jeune âge, qu’il s’agisse d’un sport, d’un instrument de musique ou d’une langue étrangère. Le malheur ne fait hélas pas exception. Il est peut-être pire d’être privé de toute forme d’amour après avoir eu l’habitude d’en être choyé, que de n’avoir jamais reçu la moindre dose d’affection. Au moins, le cœur endurci et renforcé dès l’enfance aura quelque chose à opposer aux déboires de sa vie d’adulte. Je me détachais un moment de mon existence intérieure pour attacher mon regard sur l’onde noirâtre du fleuve qui se mouvait à mes pieds. Plus d’un homme à qui l’existence serait devenue aussi insupportable que me l’était la mienne à cet instant présent n’aurait pas hésité à y sauter. Tout du moins la pensée lui en aurait traversé l’esprit. Mais ce n’était absolument pas mon cas. Pour une raison que je ne m’explique pas, aussi lassante et pénible que la vie me soit à maintes reprises parue, je n’ai jamais songé à y mettre moi-même un terme. Lâcheté face à la mort ou courage face au poids de l’existence ? J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un miaulement aigu me ramena vers la réalité matérielle. Un énorme chat se trouvait sur ma droite et me fixait de ses grands yeux ronds. Il était étonnamment grand et volumineux, donnait presque l’impression d’avoir du sang de lion, ou de quelque autre grand félin. Ses poils gris et blanc étaient eux aussi longs et touffus, sa queue en balais brosse s’élevait à plus d’un mètre du sol. Contempler un tel animal sur les pavés parisiens, éclairé par la lueur blafarde des lampadaires, conférait une étrange sensation de décalage, similaire à celle que l’on éprouve face à une gravure d’art moderne ou à un film de Terry Gilliams. Son regard était doux, comme celui d’une femme. On avait presque envie de se perdre entre ses immenses pupilles noires et son iris vert émeraude. L’animal émit un nouveau miaulement, puis s’assit sur ses pattes arrière et se mit à ronronner tout en me toisant du regard.  Intrigué, je me relevais lentement pour ne pas l’effrayer, et tentais de m’en rapprocher. Aussitôt, il se remit à quatre pattes et se mit à marcher dans la direction opposée. J’eus l’étrange sensation que, loin de me fuir, il m’incitait à le suivre. Je jetais ce qui restait de ma gitaine dans le fleuve et lui emboitait le pas. Une brise ténue se mit à souffler, caressant doucement les pores de ma peau, éclaircissant légèrement mon esprit embrumé. J’ignore comment, mais j’avais la certitude de me diriger vers quelque chose de grand. Je savais qu’au bout du chemin que mes pas suivaient, sous la lueur des lampadaires, au bord des quais de Seine, se trouvait un secret qui apaiserait mon âme. Le chat marchait docilement à mes côtés. Les étoiles murmuraient dans une langue étrangère au creux de mes oreilles. Machinalement, j’essuyais les larmes qui commençaient à ruisseler le long de mes joues. Un bourdonnement sourd commençait à s’établir dans ma tête, d’abord inaudible, puis de plus en plus clair et distinct. Une voix inconnue me soufflait des vérités dont la violente teneur, loin de me troubler encore davantage, m’apaisait. Je songeais à ce rêve que j’avais effectué à maintes reprises, un rêve désormais si distinctement ancré dans mon esprit que j’aurais pu le prendre pour un souvenir réel. Je devais avoir six ou sept ans, il était 16h30 et je rentrais de l’école. L’appartement dans lequel je pénétrais ne ressemblait à aucun de ceux dans lesquels j’avais vécu, pourtant dans ce songe il s’agissait bien du mien, j’en connaissais chaque pièce jusqu’au moindre recoin, le crissement de chaque planche du parquet, le moelleux des différents fauteuils. Au moment où je pénétrais dans la cuisine pour me rassasier, une vision d’horreur me stoppa net. Un inconnu gisait suspendu au milieu de la pièce, à une trentaine de centimètre du corps. Son corps pendait dans le vide, se balançant légèrement d’avant en arrière. La corde qu’il avait nouée autour de son cou et attachée au plafond à l’aide d’un crochet lui faisait de profondes marques rouge sang tout le long de la gorge. Ses yeux ouverts qui ne verraient plus jamais rien me fixaient, vides, implacables, leur blanc immonde semblant m’inviter à le rejoindre aux enfers. Un filet de bave coulait le long de son menton. Je fis quelque pas vers le frigo, me saisit de la bouteille de lait, vidait une gorgée. Puis plus rien. J’ignore totalement pourquoi je songeais à ce rêve en ce moment présent. Peut-être son absurde et sa violence n’étaient-ils rien d’autres qu’une image de tout ce qui me terrifiait dans la vie.  Lentement, cette pensée commença cependant à s’estomper, et une bouffée de chaleur rassérénante monta au travers de ma poitrine, provoquée peut-être par les mots qui se faisaient de plus en plus clair dans ma tête, ou par la présence du chat ronronnant à mes côtés, ou par les deux. Je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer. Le visage de la naine hystérique qui avait fait mon bonheur autant que mon malheur au cours des derniers mois s’imposait de plus en plus à mon esprit, partageant l’oligopole de mes pensées avec la question que me posait régulièrement ma petite sœur et à laquelle je n’osais jamais répondre franchement, avec la peur de l’avenir, et la sensation constante d’un incommensurable gâchis. La Vérité était là, désormais, m’englobant de son joug implacable, faisant redoubler mes larmes et mes prières adressées à la lune. Je ne savais plus du tout si je me sentais bien, ou au contraire terriblement mal. J’étais à la fois confiant et terrifié. Je priais silencieusement pour que la nuit et les ténèbres qui m’enveloppaient finissent un jour enfin par se retirer.  

 
Par M. Swann
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