Dimanche 19 juin 2011 7 19 /06 /Juin /2011 20:51

A cette soirée où je me suis retrouvé un peu par hasard, moins par envie de boire des bières jusqu’à devenir saoul, sociable et drôle que par désir de détourner mon esprit de la lourde et sinistre torpeur dans laquelle le « départ » l’a plongé. Par départ, comprendre le retour sur Paris, le déménagement et la nécessité de quitter les trois femmes qui m’aimaient assez pour parvenir à me supporter au quotidien.  A mon arrivée, je fais rapidement le tour des différentes personnes présentes, ajoutant à quelques reprises au « salut » impersonnel deux ou trois mots évoquant des frasques récentes demeurées en mémoire, passées bravement au travers de l’intraitable filtre éthylique qui exerce son empire sur les synapses. Je prends un verre et me plante à l’intérieur d’un cercle déjà engagé dans une discussion.  Thibaut, assis juste à côté de moi, me dit que j’ai bonne mine et s’extasie devant ma casquette jaune poussin. Je lui réponds par un autre truc gentil. J’ai beau apprécié grandement quelques-unes des personnes présentes, je suis assailli par des absences à répétition.  Mon esprit a comme bien souvent décidé de laissé son double charnel pataugé seul dans les eaux troubles de la sociabilité pour s’élever vers d’insondable nébuleuses teintées de joyeux mystères. Une main de femme se pose sur mon épaule. Comme chaque fois que ce genre de truc sur ce produit, une chaleur douce et furtive inonde mes circuits, l’espace d’une fraction de secondes, pas davantage. Je me retourne en entendant prononce mon nom. Surprise. Il s’agit de Tiphaine, une nana que je n’ai pas vue depuis plusieurs années. Elle a les cheveux plus courts qu’avant, jusqu’au bas de la nuque, et est beaucoup mieux fringuées. Sa robe d’été couleur crème mets ses formes en valeur d’une manière délicieusement imparfaite. Elle est plus jolie que dans mes souvenirs.

« Heyy ! Hé ben, ça fait un bail ! »

« Oui c’est clair ! Tu euh…enfin, tu fais quoi maintenant ? »

« Officiellement j’étudie le commerce dans une obscure cité entourée de montagnes où les indigènes mangent de la tartiflette et boivent de la Chartreuse. Officieusement, j’essaie d’écrire un bouquin. Le but premier serait de le finir, le deuxième qu’il me rapporte des sous, le dernier qu’il remporte le Goncourt. Et toi ? En école d’art non, quelque chose comme ça ? »

« Oui ! Enfin, architecture d’intérieur ! »

Elle a le sourire timide, légèrement en retrait. A croquer. Nous parlons pendant pas mal de temps, évoquant le passé, nos connaissance communes (que nous avons pour la plupart tout deux perdues de vue), je déconne un peu, elle rit de temps en temps, sourit beaucoup.  Je prends son numéro un peu plus tard en prétextant une future et hypothétique soirée avec quelques potes de l’époque. Je ne l’ai toujours pas rappelée.

L’alcool commence à monter et je ressens l’envie d’adresser un haïku aux étoiles. L’agitation commence à gagner la foule. Des gamins courent dans tous les sens (il s’agit à l’origine d’une fiesta organisée par les familles des handballeurs de la ville pour fêter leur montée dans le championnat supérieur), les verres s’entrechoquent, quelques familles commencent à partir, une bande de joueur gueulent des chants à tue-tête et allument des joints, l’obscurité étend peu à peu son empire sur les lieux.

 

D’un coup, sans trop savoir pourquoi, je repense à cette nana,               Alice, une amie de mes (ex) colocs que j’ai eu l’occasion de voir à quelques reprises, dont une fois dans un état d’ébriété avancée. Un inexplicable sentiment de regret m’envahit. Je me rends compte que les probabilités pour que nos chemins se recroisent un jour sont extrêmement faibles. Non pas que j’aurais aimé que nous fassions folie de nos corps dans un grand lit à baldaquin aux draps de soie. En fait, elle ne m’attirait pas trop physiquement. Et je ne l’ai pas suffisamment connue pour désirer communier avec son âme. Non, il s’agit plus d’une sorte de spleen lié à l’effrayante fatalité de l’existence : qu’on le veuille ou non, une écrasante majorité des personnes qui ont jadis constitué notre réalité, ainsi que de celles qui donnent de la couleur à notre monde actuel, seront tôt ou tard inexorablement amenées à s’écarter de l’immense route rectiligne que nous parcourons. Ce qui a jadis compté plus que tout, ceux que nous nous disions aimé plus que tout, ou même tout simplement ceux qui jouaient un rôle fixe dans la pièce que constitue notre quotidien, peut disparaitre sans laisser davantage de marques qu’une poignées de souvenirs teintés de regrets, pâlissant avec le mouvement de la grande roue du Temps. Comme l’avait très bien compris Proust, tout une partie de notre être (si ce n’est tout notre être) est à court, moyen ou long terme voué à la mort.

Mon corps continue d’errer un peu au hasard, discutant brièvement avec les différentes personnes présentes, tandis que mon esprit continue de divaguer à des années lumières de la réalité matérielle. Un type que je connais à peine me parle avec passion du projet qu’il tente actuellement de développer : une application iphone qui vous avertit lorsque Jacques Brêle passe à la télé. A mesure que la foule s’étiole, que le taux d’alcoolémie ambiant grimpe en flèche et que les discussions s’effilochent, ou tournent au délire le plus parfait, je commence lentement et subrepticement à détacher mon attention de l’extérieur pour la retourner vers moi-même. Les pensées, les doutes, les craintes commencent rapidement à exercer leur emprise sur mes sens. Toujours cet immense sentiment de solitude qui m’accable même lorsque je suis en bonne compagnie. Même lorsqu’on me témoigne de l’attention. Je ne parviens même plus à me détacher de l’idée que je tiendrais toujours davantage à mon entourage qu’eux ne tiennent à moi. Friedrich, dans un roman de fiction psychanalytique chargé d’émotions et de réminiscences en tous genres, décrit avec un réalisme tout ce qu’il y a de plus cruel cette vérité indélébile : « D’habitude, les adieux s’accompagnent de promesses, de refus de croire que ce sera la dernière fois ; les gens se disent « au revoir », pensent tout de suite à une nouvelle rencontre, et puis ils oublient tout aussi rapidement leurs bonnes résolutions. Moi, je ne fais pas partie de ces gens-là. Je préfère la vérité, à savoir le fait que nous ne nous verrons sans doute plus jamais. » Malheureusement,  la vérité est toujours laide. Heureusement que nous avons l’art pour ne pas en mourir…..

C’est dingue ce que l’esprit humain peut être mal branlé. Un nombre incalculables de vérités scientifiques demeurent peu accessibles à notre entendement, sembleraient inconcevables à tout esprit ingénu. La branlette procure moins de bonheur qu’un ébat sexuel en binôme, pourtant, dans les deux cas, j’active exactement les mêmes organes et leur fait connaitre les mêmes réactions. Si l’on pose un grain de riz sur la case située dans le coin inférieur droit d’un damier, plus deux sur sa voisine de droite, quatre sur la suivante, huit sur celle d’après, etc…et que l’on stocke la quantité totale de riz obtenu dans des camions remorque, eux-mêmes placés en file indienne, la taille de cette file équivaudra à 48 milliards de fois la distance entre la terre et la lune.

Sans trop savoir ce qu’il s’est produit entre mon dernier souvenir et le moment présent, je me retrouve, à une heure avancée de la nuit, à disserter sur la littérature du XXe siècle avec un type rencontré le soir-même, sortant d’une année de fac de lettres modernes. Il me demande si j’ai un modèle au sein du monde littéraire. Je ne peux répondre qu’en parlant d’un algérien ayant su gouter pleinement à la vie tout en étant conscient de son absurdité. Plus le temps passe, plus ma fascination pour Albert Camus grandit. Camus fait partie de ce genre de personnes bien particulier, que vous voudriez pouvoir prendre pour modèle, mais vous vous abstenez immanquablement de le faire par crainte que la copie ainsi formée ne soit une insulte à la grandeur et à la perfection merveilleusement imparfaite de l’original. Camus avait tout. Un succès littéraire et philosophique gigantesque, tout d’abord, dont il put profiter de son vivant, et dont le mérite est encore accru par le fait que contrairement à nombre de ses pairs, l’homme était issu d’un milieu des plus modestes, marqué par l’illettrisme et la nécessité de ne vivre et de penser qu’au quotidien, au plus proche, au plus concret. Une vie riche en émotions et évènements en tous genres, en dépit d’une santé défaillante, qui accroit encore son mérite et donne une magnifique leçon de persévérance, de courage et d’amor fati. Contrairement à nombre d’autres philosophes, Camus ne paya pas son talent et son intelligence d’un caractère associable ou d’une incapacité à s’unir aux consciences de son entourage. Il savait briller en société, les femmes l’adoraient, et il le leur rendait bien. L’un de ses ouvrages phares, long d’une centaine de pages à peine, est l’un des ouvrages français les plus lus à l’étranger (sans mauvais jeu de mot), possédant un caractère d’intemporalité et d’universalité qui lui permet de conserver toute sa force, et même d’adopter de nouveaux visages inconnus, une fois traduits dans des langues n’ayant rien en commun avec le français. Le héros de ce bouquin est un type qui se fout de tout, dont on peine à percer la personnalité, et qui pourtant explose à la fin dans une tirade aux accents de prédicateur, presque apocalyptique, qui résonne encore longtemps aux oreilles du lecteur après que celui-ci a reposé l’ouvrage dans sa bibliothèque. Camus savait marier l’exigence d’une vie intellectuelle rude, laborieuse et difficile, avec les plaisirs simples et nécessaires au bonheur quotidien. Il aimait à la fois les disputes philosophiques, les débats  interminables et les prises de position politiques et métaphysiques, mais également les apéritifs au soleil, la douceur piquante des olives vertes, le sourire et les caresses des femmes, l’ivresse de la vie. Camus est méditerranéen. Il incarne un idéal profondément inaccessible. Des nuages dorés par le soleil et malheureusement inatteignables, mais dont la seule vision vous montre que la vie peut être plus sympa qu’elle ne le semble à de nombreux égards. Camus, comme Oscar Wilde avant lui et Serge Gainsbourg à sa suite, donne envie de devenir adulte. Souvent, alors que je me trouve confronté à une situation dont je suis incapable de me sortir (abstraction qui se concrétise la plupart du temps sous la forme d‘une nana qui m’obsède et que je suis incapable de lever correctement), je me demande ce que Camus aurait fait à ma place. Et je ressens alors cet étrange sentiment de connaitre la clef du problème sans être capable de l’appliquer. Je sais parfaitement quel serait le comportement à adopter, la ligne à suivre, tout est parfaitement clair dans mon esprit, cependant, je suis dans le même temps parfaitement incapable de faire passer ce savoir du monde intelligible vers le monde sensible. Un peu comme quelqu'un qui a maté des matchs de football toute sa vie et connait par coeur le moindre des gestes à effectuer pour dribbler la moitié du terrain, mais ne sait pas courir trois mètres avec un ballon.

La soirée touche à sa fin. Je dis au revoir rapidement et me met en marche mécaniquement, sans trop savoir pourquoi je continue de mettre un pas devant l’autre, ni même pourquoi je ne me suis même pas posé de question avant de décider de ma direction. Des cohortes de pensées, de troubles et d’interrogations perplexes s’entrechoquent derrière les remparts de ma boite crânienne. Plusieurs thèmes dominent la mêlée, toujours les mêmes, infatigables généraux enlisés dans un conflit perpétuel, sans issue possible, contraints de mener leurs hommes au casse-pipe pour l’éternité. La vitesse à laquelle on peut passer du Tout le plus absolu au néant le plus total dans l’esprit et le cœur d’une personne me laisse sans voix. Le tyran que l’on nomme Pourquoi me perfore infatigablement les tempes. Je voudrais m’évader au pays de Morphée, mettre ma conscience en veilleuse pour qu’une parenthèse de silence infini s’ouvre et succède à ce chaos infernal.

Dingue que l’on puisse ainsi affronter des dizaines  de situations avec un enjeu énorme tout en s’en foutant comme d’une guigne, et être mortifié parce qu’un malheureux texto décide de pointer aux abonnés absents.

Je repense à cette étrange bande dessinée qui m’a tant marqué : une sorte de voyage initiatique avec pour principal protagoniste un jeune blondinet vaillant qui fait route avec un mystérieux inconnu sapé tout en rouge, fredonnant toujours la même chanson étrange. Un voyage qui les mène toujours plus loin dans l’absurde et le parallèle.

Temps variable en soirée et araignée du matin.

 

Par un clair matin

Trois petits lutins

Cheminent sans entrain

Le long du chemin

Les menant au loin

Un chemin sans fin

Nous verrons demain

Demain incertain...

 

Par M. Swann
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