Dimanche 14 août 2011 7 14 /08 /Août /2011 16:17

 

G aime A, mais A aime F, qui lui aime…

 

 

« Il faut que je te parle. »

« Hum, et bien je vas-y, je t’écoute, tu sais bien qu’il n’y a pas une abomination issue de ton esprit tordu et dégénéré que tu ne puisses me faire partager ! »

« Même tes conneries ne me font plus marrer, ça fait deux mois que je ne parviens pas à émerger. »

« Hum, tu pourrais être un petit peu plus précis ? Parce que là, sans mauvais jeu de mot, je nage en eaux troubles… »

Il régnait dans la pièce une atmosphère opaque  et confinée. Un silence de fond semblait y avoir élu domicile, les entrechoquements d’assiettes et de verre et les murmures inaudibles provenant des tables voisines se contentant d’émietter péniblement le maitre des lieux, sans pouvoir en venir à bout.  De même, les bruits provoqués par les voitures et les passants dont les pas claquaient sur les larges pavés de pierre dans la rue, à l’extérieur, paraissaient appartenir à un autre monde. La taverne, composée d’une seule et unique grande salle garnie de large tables en bois usagé, sur lesquelles se dressaient un peu partout de grandes chopes en ferraille renfermant chacune un demi litre de bière écossaise, était traversée par une brume évanescente, presque invisible, mais dotée de propriétés occultes. Elle conférait au décor un je ne sais quoi de distant, d’intangible, comme si toute la scène qui s’offrait aux yeux du spectateur impassible menaçait à tout instant de révéler son caractère onirique pour sombrer dans les limbes de l’inconscient. Une faune des plus cosmopolites était rassemblée  dans cet antre perdu dans les couloirs du temps : voyageurs au long pardessus élimé, à la barbe de trois jours et au visage soigneusement occulté par l’ombre, prostituées en attente de leur gagne-pain, nains et leprechauns venus se dilater le gosier entre deux spectacles, petits employés de bureau venus noyer le vide sans écho de leur existence dans un peu d’ivresse pourvoyeuse de visions extatiques. Les fûts à bière déversaient inlassablement leur contenu dans de nouveaux habitacles, leurs bras se levant et s’abaissant avec la régularité d’un tic tac dérangeant, la sonorité d’une machine de production de masse.

« Je suis complètement paumé. J’ai plus le goût à grand-chose, je me sens en permanence habité par une sorte de nostalgie d’un pseudo âge d’or révolu, que je sais dans le même temps n’avoir tout simplement jamais existé. Quoique je fasse, quelle que soit la manière dont je me comporte, les gens que je vois, les plaisirs que je m’accorde, les paroles que j’échange, il demeure toujours cette horrible sensation de vide et d’absurde que je ne parviens pas à combler. »

« T’as essayé le prozac ? »

« C’est beaucoup plus compliqué que ça. Ce n’est pas une banale dépression, un nervous breakdown à la con… je sais qu’il y a des réponses simples et efficaces à apporter à mon cas, je les sens juste là, je n’aurais qu’à tendre la main pour les saisir…mais elles se dérobent sans cesse à mon regard et choisissent toujours le dernier moment pour s’évader. »

« Et tu as une idée de leur apparence, à ces solutions miracles ? »

« Bah, en ce moment, elles ont la fâcheuse tendance à se cristalliser sous la forme d’une pygmée aux grands yeux qui aime la danse et la musique grand public. »

« A. ? Cela fait deux mois que tu ne vis plus avec elle pourtant, elle t’obsède toujours autant ? »

« C’est marrant, dis comme ça on l’impression que je…qu’on… »

« Oui bon, deux mois que tu n’es plus en colocation parfaitement chaste et sans bavure avec elle, tu préfères ça ? »

« ça a le mérite de ne pas trop laisser planer d’ambiguïté. Pour te répondre, je l’ai revue récemment à une soirée mondaine dans le Marais, et j’ai dès le lendemain eu la quasi-certitude que c’était son nom que je pouvais apposer sur la névrose qui me ronge depuis un petit moment. »

« Tu sais très bien que c’est complètement stupide. Tu ne fais que concentrer ton désir de foufounes sur une seule personne dont tu te construits une image fantasmée et absolument non conforme à la réalité. »

« C’est une hypothèse que j’ai envisagée, bien évidemment, mais honnêtement je n’en suis pas si sûr. Enfin, évidemment, je ne me fais pas d’illusions, je sais bien que je finirai par l’oublier, elle comme toutes les autres. Il y a bien longtemps que j’ai arrêté de disserter sur le grand amour et tout ce genre de conneries. Mais c’est peut-être précisément cela qui me mine, au fond. Elle qui a compté plus que tout finira un beau jour par me préoccuper autant que la couleur du calebard de Lionel Letizi. Sur le chemin tortueux que constitue notre existence, on rencontre inévitablement bien des nymphes qui nous font rire, sourire et pleurer, à qui l’on s’attache, que l’on croit devoir et pouvoir aimer à jamais et qui nous disent qu’elles nous garderont toujours une place dans leur cœur lorsque nos pas bivouaquent et commencent à suivre deux routes différentes. Et pourtant, on oublie, elles nous oublient (toujours dans l’ordre inverse, d’ailleurs), et tout ce qui semblait avoir tant de valeur n’en a plus aucune. Comme une belle et fine armure de la Renaissance ayant pu jadis résister à n’importe quel tranchant de rapière et rendue obsolète par l’apparition de la poudre à canon, la Belle et l’immense part de nous-même que nous lui avons jadis dévoué sont désormais fondus dans le terrifiant silence du néant. Le pire, c’est qu’on n’en tire absolument aucune leçon. Après trois, quatre, trente répétitions consécutives de la même situation, n’importe quel esprit sain et équilibré devrait prendre un peu de recul et parvenir à tenir la bride de son attelage émotionnel, finir par ne plus se faire d’illusions sur la constance et la durée des relations humaines, éviter de faire d’une seule personne le point de rotation de son univers, oublier toute idée de fusion entre les âmes, ne voir dans la douleur consécutive à la séparation qu’un simple mal passager qui, tel un rhume ou une grippe, sera bien vite amené à passer et contre lequel il est à la fois illusoire et inutile de lutter. Mais non. Rien n’y fait. On a beau être parfaitement conscient que tout cela s’est déjà répété maintes fois par le passé et va certainement se répéter de nouveau encore un bon nombre de fois, on continue dans le même temps à refaire les mêmes erreurs, à s’aveugler avec de faux espoirs, à se mutiler pour rien….C’est donc soit que les pulsions exercent sur la raison un empire implacable, soit que nous avons une profonde tendance masochiste lovée dans le fin fond de notre inconscient. Ou peut-être un peu des deux à la fois. »

Un silence de quelques minutes ponctua la fin de cette tirade. Nous restâmes ainsi un moment dans un état contemplatif, le regard s’accrochant à une succession de petites choses qui n’effectueraient jamais en entier le trajet le long du nerf optique jusqu’aux limbes de la conscience. Dehors, sur la chaussée, un individu vêtu d’un pantalon vert pomme, de souliers jaunes et d’un nœud papillon de la même couleur passa sur un grand bi devant nous faisant des signes de la main. L’obscurité n’allait pas tarder à étendre son long voile sur le monde du dehors. Déjà, la lumière solaire adoptait un ton orangé aux reflets légèrement perturbants, in-quiétants, irréels. On n’allait pas tarder à allumer les becs-à-gaz. Prémices à plusieurs heures de monologue sans fin ni commencement. Eau et gaz à tous les étages.

« Je pourrai m’épancher pendant des heures encore, mais j’aime autant éviter. Y a rien de moins bandant qu’un mec qui parait complètement dépassé par sa propre existence. Je n’ai droit qu’à quelques minutes de naturel par jour. Si je dépasse ce quota, je deviens chiant. Si je deviens chiant, je deviens infréquentable. Si je deviens infréquentable, je nique pas. Si je nique pas, je deviens barge, je me mets à bouffer de la térébenthine, et je meurs. Je préfère éviter ça pour l’instant. »

« Sage décision. Ça me rappelle un rêve que j’ai fait récemment… »

« Non, ta gueule. Quand tu parles de tes rêves, c’est chiant. »

« Tu veux qu’on parle des tiens ? »

« Les miens sont tout sauf chiant. Ils sont nunuches, barges, dérangés, exotiques, ésotériques, excentriques, tout ce que tu veux, mais pas chiant. Mais bref, continue. »

« Non, je t’en prie, divertis-nous donc avec l’un de tes merveilleux songes oniriques… »

Je souris légèrement, mais ne répondit rien. Un coup d’œil en direction de mon bock m’annonça qu’il était encore à moitié plein. D’un trait, j’avalais les 25 centilitres restants, me laissais tomber contre le dossier de ma chaise et levais les yeux en direction du plafond, prenant le temps de savourer la vague au toucher fruité qui dévalai à l’intérieur de mon palais. 

« Il t’es déjà arrivé de faire trois rêves différents dans la même nuit ? »

« Heu, j’en sais rien, peut-être, après de là à ce que je puisse me les remémorer… »

« Et de rêver trois fois de la même personne, dans la même nuit ? »

 « ça non. M’étonnerait que ce soit possible d’ailleurs. »

« Hé ben ça m’est arrivé…. « 

« Elle ? »

« Bingo. »

« Explique. »

« Dans le premier rêve, je marchais dans la rue, à la sortie d’une station de métro il me semble, en compagnie d’elle et de nos deux amis homos. Comme souvent on parlait de cul, et plus précisément des performances de ces derniers au pieu. Sur le ton de la rigolade évidemment. Je charriais pas mal l’un d’entre eux. J’ignore s’il faut y voir une quelconque signification. Dans le second rêve, je l’embrasse sur la bouche pour lui dire bonjour. La situation est assez étrange. J’ignore comment, mais je sais qu’on n’est pas censés être ensembles, et que de fait ce geste parait décalé, d’autant qu’il dure un certain temps. Cela semble être un simple jeu, un geste de déconne purement amical, mais j’ai dans le même temps la sensation, partagée par l’assistance qui nous entoure mais dont je suis incapable de discerner la composition, que la durée du baiser le rend profondément ambiguë.  Vraiment bizarre, comme si le fait de lui faire un frenchkiss ne pouvait révéler à lui seul aucune force d’attraction entre nous, mais que dans le même temps la durée de celui-ci apportait quasiment cette preuve. Ça n’a surement aucun sens raconté comme ça.

« Continue, continue.. »

« Le dernier est le plus déjanté des trois. Cette fois-ci, nous sommes avec O. et nous courrons à toute vitesse dans un immense magasin rose et bleu aux accents irréels et oniriques. Des types dont j’ignore l’identité (peut-être des vigiles) nous courent après et d’étranges paquets volent et virevoltent dans tous les sens autour de nous. Quelques-uns des types qui nous poursuivent se cassent la gueule en trébuchant sur ses paquets, un autre se mange un grand cadi rempli de petites billes rouges, le renverse, tombe en même temps, et la totalité des billes se répandent sur le sol. »

« Hum, en effet, c’est du gros délire. T’avais pris quelque chose ? »

« Tsss, si tu pouvais te souvenir de tes rêves tu te rendrais certainement compte qu’il t’arrive d’en faire avec un degré d’absurdité au moins équivalent. »

Il ne répondit rien. J’hélais  un serveur qui passait à proximité de notre table, vêtu comme le veut le code vestimentaire local d’un haut de forme noire, d’une veste queue de pie et d’une cravate de la même couleur, arborant une fine moustache.

« Deux autres pintes, s’il vous plait. »

Il s’inclina sans mot dire et repartit rapidement vers le comptoir. L’atmosphère s’alourdissait. Lentement, subtilement, je sentais une profonde torpeur envahir tout mon être. Je repensais à notre dernière rencontre, et un pressentiment bien connu m’envahit. Affres et tyrannie de l’Eternel Retour. Je songe à son voisin du dessus avec qui elle m’a confié s’être pintée royalement la gueule. Elle lui a promis de l’accompagner au footing. A son boss, un beau gosse bronzé et bling bling avec qui elle passe les trois-quarts de son temps. A tous ces mecs qu’elle va surement se taper à ma place. Amor Fati.

Je réalise soudain que les deux bières sont posées sur la table sans même que je n’ai vu le serveur revenir. Il est déjà en train de vider la sienne. J’en prends également une grande rasade et allume une cigarette. L’air devient étouffant. Je suffoque. Un coup d’œil autour de moi. Rien n’a changé, il continue de siroter sa bière tout en me toisant avec son petit sourire en coin, la faune local se répand en discussions bruyantes et mouvementées. Les murs de pierres anciennes auxquels sont accrochés des affiches d’un autre âge suintent l’humidité. C’est donc ma névrose ponctuelle qui me reprend. J’ignore ce qui a déclenché la crise, peut-être le simple ressassement de pensées la concernant ? Si la crise s’annonce dès maintenant, le pic sera atteint aux alentours de 22h, je passerai une soirée des plus sinistres à méditer sur ma mort prochaine, sur ce qui attire les femmes, sur le goût de la bière, mon incapacité chronique à me faire désirer, ma propension à me choisir des amis dont je souhaiterais devenir un clone, le lien entre la dureté de la vie de Friedrich et celle de son œuvre, l’art moderne et la mythologie scandinave, l’amour et la défaite.

Une fois nos bières terminées, nous nous levons, moi sans doute un peu pâlot, l’air hagard, déjà presque enfermé dans la prison de mes pensées dégénérescentes. Il me demande si tout va bien, j’acquiesce d’un bref signe de tête. Dehors, les embruns nous encerclent et l’horizon rougeoie d’un soleil de braise, baignant son armée de nuages d’un infernal flot orangé. L’heure du loup approche et je pense à ce que je vais bientôt devoir coucher sur le papier, et l’image d’A. continue de hanter mon esprit, et  je songe avec angoisse que l’histoire va sans doute encore se répéter, qu’à demeurer ainsi dans l’attente je reste condamné à la voir virevolter auprès d’autres ombres, et un gong commence à frapper violemment contre les parois de ma boite crânienne, et je balance ce qui reste de ma clope dans le caniveau, et je songe à l’avenir sans la moindre once de confiance, et je ne suis qu’un gamin de 21 ans qui a besoin d’une séance d’UV et d’une chevelure à embrasser.

Par M. Swann
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