Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 17:57

« Si vous traversez l’enfer, ne vous arrêtez pas. »
-    Winston Churchill

Il est 20 heures passées. Elle est en retard, comme d’ordinaire. Peu importe, cela fait partie intégrante de son charme, et Paris regorge de merveilles qui ne demandent qu’à s’offrir au voyageur solitaire, surtout en début de soirée. J’ai rendez-vous devant la Fontaine Saint-Michel, parfois il est bon s’abandonne à la banalité. Cela me laisse tout le loisir de me tourner vers la rue de la Huchette, voguant au milieu des passants comme un navire fendant la brume de sa figure de proue, respirant distraitement les effluves de nourriture libérées par les nombreuses échoppes à touristes et les quelques petits restaurants intemporels. La librairie Shakespeare and compagnie se trouve à quelques mètres de là, juste derrière un bar-jazz chic dans lequel (mais ça je l’ignore encore) je me saoulerai langoureusement avec la même créature quelques mois plus tard. Le serveur l’appellera « mon petit poussin » et une vague d’émotion indicible, presque nocive, m’envahira à cette occasion. J’ignore pourquoi. Peut-être que cet homme avait entrevu en quelques minutes ce qui la rendait plus addictive et dangereuse que la coke, le crack et l’héo réunis : une exubérance masquant avec peine une vulnérabilité exacerbée. On ne pouvait pas ne pas s’y attacher, pas plus qu’on ne pouvait pas ne pas craindre pour son avenir. Aussi enivrante et fragile qu’une rose. Les lumières du bar scintillent dans l’obscurité du soir, les notes de jazz résonnent distinctement dans le brouhaha environnant.
Les propriétaires de la boutiques, de jeunes anglais et anglaises semblant tout droit sortis des années 20, sont assis autour d’une table devant l’échoppe, fumant et buvant de la bière britannique. On s’attendrait presque à voir Hemingway passer auprès d’eux et les saluer sur un ton bourru. L’atmosphère est fraiche mais étonnamment douce pour une nuit de Novembre.  Notre-Dame se dresse face à nous, de l’autre côté de la scène, sa silhouette blanche se découpe dans la nuit, intrigante, charmeuse, un brin effrayante. Que cherchent à nous dire ses lumières ? Zabanaïev seul le sait…
Sur la droite, un banc en bois monté en une seule pièce est adossé contre le mur. Un vieillard vient y lire Le monde des livres tous les soirs. Quand je m’assois, il me jette un coup d’œil entendu et me salue brièvement de la tête. J’ouvre Oblomov, de Gontcharov, et reprend ma lecture là où je l’avais laissée une heure plus tôt. Mon cœur s’accélère au fur et à mesure que je sens poindre l’heure de son arrivée. L’attente est toujours le meilleur moment, lors de ses rendez-vous qui n’en sont pas vraiment. Lorsqu’elle est enfin là, l’ivresse de sa présence me gagne, je me laisse totalement happé par l’instant présent, et je ne suis plus capable de la moindre distance. Je vis à 100 à l’heure sans pouvoir savourer l’intensité de l’émotion qui me gagne, car celle-ci m’enlève du même coup toute faculté de discernement. De même, le moment qui précède l’ivresse est toujours empreint d’excitation, tandis que l’ébriété en elle-même, en nous ôtant toute conscience de nous-même et de l’instant, nous empêche de vraiment nous délecter. L’après, quant à lui, n’a rien d’un moment heureux. Certes, les quelques minutes qui suivent son départ, l’embrassade fusionnelle durant laquelle je cherche à me noyer en elle, à disparaitre pour me muer dans son corps et ne faire plus qu’un avec elle, et ma main retenant la sienne aussi longtemps que possible, sont pareilles à celles qui suivent la sortie d’un rêve particulièrement heureux. Un je ne sais quoi me mont à la tête, je me sens voler au-dessus des nuages, si près de la lune que je pourrai presque entamer une conversation avec elle. Je ne me sens même plus touché le sol, j’ai le sentiment de flotter, de traverser les rues et les passants-zombies comme un être d’une dimension parallèle. Je ne pense plus à rien, sinon à la douceur candide de ce que je viens de vivre. Mais, comme au sortir d’un rêve, précisément, la réalité finit toujours par me rattraper. Je quitte le mode pilote automatique, mon imaginaire s’estompe pour laisser place à ma conscience brute et froide, j’adopte enfin une lecture réaliste de ce qui vient de se produire. La prise de mdma entraine un état de plaisir et de bonheur sans pareil : notre perception altérée des évènements fait passer chaque élément à travers le prisme de nos fantasmes, et tout semble se produire comme dans un conte de fée sous amphétamines. La descente n’en est que plus terrible. La réalité, qui paraissait supportable quelques heures plus tôt, nous semble invivable en comparaison avec l’état de rêverie hébétée duquel nous venons juste de sortir. Le château, les draps de soie et la robe aux mille fleurs de la duchesse n’étaient qu’illusion. Cette vie-là n’était qu’un songe. Réveil matin, la loi du bitume reprend ses droits. Il n’y a plus de carrosse doré ni de lilliputienne aux grands yeux d’amande sur mon chemin.

Par M. Swann
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Samedi 31 décembre 2011 6 31 /12 /Déc /2011 11:11

Rêver de lendemains qui chantent quand seule la brume se pointe à l'horizon

Rêver de l'étreindre bien fort contre moi quand elle songe lascivement à d'autres satyres au regard bien plus fort

Rêver à une vie d'argent quand la mienne n'est qu'un tas informe de désirs et de fantasmes brisés en mille morceaux

Rêver de la grotte où chantent les sirènes quand mes pas ne me mènent qu'à un gouffre où résonnent l'absence et l'abandon, éternels compagnons de mon errance absurde

Se rêver en Orphée quand l'ombre de Frédéric Moreau pèse implacablement sur notre destin

Rêver d'un combat ordinaire quand tout nous condamne à la marginalité

Rêver d'amour sans même en connaitre le sens

Rêver de sommets qu'on ne pourra jamais atteindre

Rêver d'un corps à la peau douce comme la soie qu'on ne pourra jamais enlacer

Rêver en voulant ne jamais se réveiller,

Rêver d'un monde pour lequel on se sentirait plus adapté,

Rêver que la nuit finira enfin par se lever

Rêver un impossible rêve.

 

Par M. Swann
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Mercredi 17 août 2011 3 17 /08 /Août /2011 18:02

Je comprends tout à fait que l’on se tue par amour. Rien ne dépouille davantage de toute foi en la vie que la certitude de ne jamais faire l’objet de la moindre tendresse.

 

 

Il y a peu, j’ai accompli un voyage au bout de la nuit. J’ose croire que peu d’entre nous ont déjà eu ce « privilège » qui n’en est pas un. Seule une âme ayant exploré les terres les plus glaciales de la vie intérieure peut espérer y être éligible. Entreprendre un tel voyage implique de renoncer à tout ce qui fait le quotidien de la grande majorité des mortels. Voguer jusqu’aux confins de l’obscurité, c’est prendre le contrepied de ce qui compose une vie ordinaire. Quelle que soit leur origine sociale, ethnique ou géographique, les hommes sont pour une très large part poussés en avant par une sorte d’amour éperdu et inconditionnel de la vie. Que son existence soit florissante ou misérable, l’homme de tout horizon se caractérise à la fois par un attachement inconditionnel à son appartenance au monde du vivant, et par une foi irréductible en des lendemains meilleurs. Qu’importe la noirceur du présent, l’avenir ne peut que nous réserver un faciès plus avenant. Je me suis à maintes reprises demandé d’où pouvait bien provenir une croyance aussi irrationnelle. Si l’extrême inverse, à savoir la certitude pessimiste que l’avenir ne nous réserve que de la souffrance à l’état brut, est à n’en pas douter à ranger dans le même sac, il y a incontestablement quelque chose de profondément illusoire et infantile à croire que tout va forcément s’arranger. Les Grecs anciens avaient donné une explication mythologique à cette croyance profonde : de la boite de Pandore s’étaient échappés tous les maux, libres désormais de persécuter l’espèce humaine, ne laissant à cette dernière qu’un seul bien, l’espoir, qui lui permettrait de tenir contre vent et marée. Or, les voyageurs de ma trempe s’inscrivent précisément en porte-à-faux contre cette absurde espérance. Cela ne signifie pas pour autant l’abandon de tout espoir d’un avenir meilleur et la résignation à un océan infini de tourments. Il s’agit seulement d’accepter l’idée que les choses puissent bel et bien demeurer dans leur état actuel, aussi affreux soit-il, et que la probabilité de s’envoler vers un avenir meilleur puisse-t-être largement inférieure à celle de demeurer cloué au sol.  Une telle vérité a des accents proprement affreux pour toute âme inscrite dans un état de morne désespoir. Elle peut vous mener à ne plus rien espérer de la vie, voir à la détester. Certains meurent d’une telle révélation. La perspective de ne plus rien avoir à attendre, de ne plus avoir le moindre point fixe dans l’horizon à se fixer comme but, de plus rien avoir à espérer de l’avenir suffit à tuer en eux tout désir de vivre. A quoi bon vivre, si l’on ne peut pas même espérer un jour atteindre une petite once de bonheur ? D’autres, habités par je ne sais quelle force occulte et mystérieuse, puisent on ne sait où la capacité de demeurer debout face à cette déferlante de Vérité, et choisissent dés lors de pousser le cheminement jusqu’à son terme. S’élancer vers la phase terminale du Réel. Accepter dans son ensemble un destin trop horrible pour de nombreux êtres vivants. Ceux-là, dès lors, verront peut-être leurs pas les mener jusque dans les méandres de l’angoisse, là où pas même les Bienveillantes n’osent s’aventurer, jusqu’au cœur du maelstrom de la Terreur, peut-être même jusqu’à l’antre du Silène, qui saura leur cracher sa terrible mais véritable sagesse au visage : « misérable monticule de chaire, pourquoi t’obstiner à vouloir entendre ce que tu crains par-dessus tout de t’être révéler ? Le plus grand des biens, il t’est inaccessible, c’est de ne pas être né. En revanche, le second des biens, il est pour toi : c’est de mourir bientôt. ». La célèbre maxime de Dante aurait pu être accolée à l’identique au-dessus du portail doré que ces individus franchirent au moment de leur entrée dans l’existence : « Abandonnez tout espoir, vous qui pénétrez en ces lieux. » Le voyageur prêt à entendre cette horrible vérité (mais la vérité n’est-elle pas toujours laide ?) pourra entamer sereinement son périple dont les limbes de l’heure du tigre font figure de destination. Mais ce n’est pas tout. Si peu nombreuses sont les âmes suffisamment solides pour accepter de telles révélations, en plus faible nombre encore sont celles capables de passer au stade supérieur. Après avoir abandonné le fol et inflexible espoir, il faudra également délaisser la seconde grande illusion dans laquelle a toujours baigné l’espèce à quatre, deux ou trois pattes : la liberté. On pourrait digérer l’idée que tout n’ira pas forcément pour le mieux si l’on pouvait dans le même temps s’assurer d’avoir la capacité d’infléchir le cours des évènements en notre faveur. Mais cette idée-là est aussi fausse et absurde que la première. Les tas de chair que nous formons font pour la plupart mine de l’ignorer, mais la marge de manœuvre que le destin nous accorde s’avère des plus restreintes. Songez par exemple aux femmes qui ont bien daigné vous aimer, et sachez vous rendre compte que vous n’y avez été absolument pour rien : vous avez pu les prendre sur la table de la cuisine uniquement parce que dès le premier regard, elles savaient qu’elles diraient oui à vos avances. Si je peux actuellement rédiger ces lignes, c’est uniquement parce que le divin et inflexible hasard m’a fait naître dans une contrée au taux d’alphabétisation élevé. Les précurseurs en tous les domaines, milliardaires et autres acteurs principaux de toute « success story » peuvent avant tout remercier l’enchainement sans logique des circonstances pour leur avoir été si favorable. Le voyage est déjà fort bien entamé, mais une dernière épreuve demeure. Je n’ai pour ma part touché au cœur de l’obscurité qu’après avoir ressenti jusque dans le plus profond de ma chair la terrifiante intuition qui s’est emparée du philosophe allemand que l’existence a le plus maltraité de toute l’histoire, un jour qu’il contemplait le vide depuis les hauteurs d’une falaise italienne. Et si, dans votre sommeil, un esprit inconnu venait à vous susurrer à l’oreille ce type de discours ? « Cette existence sans but et sans fil que tu crois mener pour la seule et unique fois, tu devras la revivre un nombre infini de fois encore, sans jamais pouvoir la modifier, sans jamais peser du moindre poids sur le fil des évènements. Revivre inlassablement et dans l’éternité les mêmes souffrances, les mêmes doutes, les mêmes espoirs déçus. Telle est la vérité cachée au cœur atomique de l’univers, situé non pas au centre de la terre, mais au cœur de la dame bleu-noire qui recouvre chaque nuit le monde de son grand manteau.

Je n’ai entrepris un tel voyage qu’une seule fois. C’est déjà beaucoup, et le périple faillit avoir ma peau. On ne choisit pas vraiment de vivre ce genre de choses. Elles vous tombent dessus un jour ou l’autre, parce que la Machine vous a désigné de son doigt inflexible, c’est tout. La veille, je me trouvais dans un petit appartement boulonais où se déroulait l’une des nombreuses orgies du samedi soir qui fleurissent un peu partout dans les rues de la capitale dès la tombée de la nuit. Comme souvent dans ce genre de cadre, l’attention générale était focalisée sur la table hérissée de bouteilles d’alcools et liqueurs en tout genre, dont pas une ne dépasserait le coup des deux heures du matin. Les aiguilles tournaient, les verres se remplissaient et se vidaient à la chaine, les basses cognaient contre les murs de la petite pièce, la poignée de personne présente alternait chants débridés et histoires plus ou moins marrantes, l’attention se focalisa un moment autour d’une nouvelle application pour iphone qui transforme n’importe quelle phrase prononcée sur un ton neutre en un clip de techno. Une fois suffisamment ivre, je consacrais une bonne partie de mon énergie a tenté de me rapprocher d’une schtroumpfette au rire tonitruant et aux grands yeux d’amande qui avait élu domicile dans mon esprit depuis un certain temps déjà, pour finir par me faire doubler au dernier moment par un jeune éphèbe blond à la voix suave et à la mine angélique. Le couple termina la soirée en s’ébattant joyeusement dans la chambre située juste au-dessus de celle qui m’abritait pour la nuit, la finesse des murs me laissant largement pénétrer dans l’intimité de l’instant. Je quittais les lieux aux aurores le lendemain matin, avec un mal de crâne sans pareil et le foie brûlant d’un feu rouge vif. La journée s’annonçait des plus mal. Ma première pensée au réveil avait été « hé merde… », et je ressentais dores et déjà un étau bien familier me broyer le bas ventre. Une crise des plus violentes s’annonçait. Le genre qui vous laisse à plat ventre sur le sol, haletant, les yeux hagards, la lèvre tremblante, cherchant désespérément une voie de sortie inexistante, une invisible lueur d’espoir, une once de tendresse parfaitement absente. Fort heureusement, je savais pertinemment comment couper à l’atroce journée qui se dessinait au-devant de mes pas.  Sans la moindre hésitation, je franchis la porte du bistrot le plus proche, m’installais au comptoir, hélais le barman, et entrepris de faire reculer le mal à coup de petits verres d’eau de vie. Pas grand monde autour de moi, si ce n’est deux ou trois poivrots en fin de règne entamant comme d’ordinaire la longue descente aux enfers quotidienne sur un fleuve aux effluves éthyliques. On ne rencontre pas grand-chose d’autre, dans un bar, un dimanche au petit matin. Mon horizon indépassable prenait pour le moment la forme d’une fuite éperdue dans l’ivresse, sans espoir. J’avais un instant songé à appeler Santillane pour tromper ma solitude et avoir quelque part où fourrer ma queue. Elle ne tenait pas davantage à moi que je ne tenais à elle, Santillane, mais elle savait, comme je savais moi-même le faire pour elle, m’offrir une excellente échappatoire dans les moments où le poids de l’existence devient proprement insupportable. Mais cette fois-ci, le cœur n’y était pas. J’ignore si j’aurais même été capable de la besogner. Le bistrot apparaissait donc comme la seule solution viable. Il suffit d’ordinaire de vider quelques centilitres pour éprouver rapidement l’indicible sensation de joie et d’insouciance qui accompagne le début de toute beuverie, mais cette fois-ci, la crise se révélait affreusement tenace, et les effets de l’alcool s’estompaient face à elle comme une feuille de papier buvard balayée par la tempête. Je dus donc demeurer plusieurs heures assis au comptoir, à descendre des litres de liqueur aux propriétés finales similaires à celle de l’onde stagnante du Léthée, adressant de temps à autres un ou deux mots à mes compagnons de beuverie, discutant d’une voix morne avec le personnel. L’oubli, voilà quel était désormais ma seule voie de fuite. S’abrutir à un niveau tellement fort que plus la moindre pensée nocive, ni la moindre souffrance physique ne pourrait plus transpercer mon corps anesthésié. Mes souvenirs de cette journée s’effeuillent assez rapidement, et je n’ai de l’après-midi quasiment aucun souvenir, hormis celui d’avoir à plusieurs reprises roulé dans le caniveau pour y vider ce qu’il me restait de biles, et pissé des litres et des litres tant dans les chiottes insalubres que sur le mur blanc cassé mitoyen de mon refuge provisoire. On finit par me foutre à la porte sur le coup de 17 heures. J’entamais alors, n’ayant d’autre choix, une longue marche d’errance sur les pavés détrempés, me faisant jeter à l’entrée de tous les barres dont j’essayais de braver la sécurité. Mes pas incertains me menèrent je ne sais trop comment, de coups en chavirements, vers les quais de Seine, en un endroit parfaitement désert. Je farfouillais dans mes poches et y dégottait un paquet à moitié écrasé contenant une unique gitane. Je l’allumais sans trop y penser et m’assis au bord du fleuve, la vision trouble, la sensation d’un roulis marin incessant agrippée au corps. Malgré la violente torpeur dans laquelle ma « cure » m’avait plongé, l’angoisse demeurait, sourde, occulte, et lancinante.  Il y a bien longtemps que j’avais perdu toute foi en l’avenir. Je n’ai jamais vraiment pu m’habituer au malheur. Le drame de ma vie a paradoxalement été de bénéficier d’une enfance, très, trop heureuse. Ma famille n’a jamais volé en éclat, contrairement à tant d’autres autour de moi, je n’ai jamais été maltraité, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour me faire des câlins ou me réconforter lors de mes jeunes années. La rupture avec la suite de mon existence n’en a été que plus cruelle. Mon parcours prend la forme d’une lente descente aux enfers. Il est bien plus facile de s’accommoder à quelque chose lorsqu’on l’appréhende dès le plus jeune âge, qu’il s’agisse d’un sport, d’un instrument de musique ou d’une langue étrangère. Le malheur ne fait hélas pas exception. Il est peut-être pire d’être privé de toute forme d’amour après avoir eu l’habitude d’en être choyé, que de n’avoir jamais reçu la moindre dose d’affection. Au moins, le cœur endurci et renforcé dès l’enfance aura quelque chose à opposer aux déboires de sa vie d’adulte. Je me détachais un moment de mon existence intérieure pour attacher mon regard sur l’onde noirâtre du fleuve qui se mouvait à mes pieds. Plus d’un homme à qui l’existence serait devenue aussi insupportable que me l’était la mienne à cet instant présent n’aurait pas hésité à y sauter. Tout du moins la pensée lui en aurait traversé l’esprit. Mais ce n’était absolument pas mon cas. Pour une raison que je ne m’explique pas, aussi lassante et pénible que la vie me soit à maintes reprises parue, je n’ai jamais songé à y mettre moi-même un terme. Lâcheté face à la mort ou courage face au poids de l’existence ? J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un miaulement aigu me ramena vers la réalité matérielle. Un énorme chat se trouvait sur ma droite et me fixait de ses grands yeux ronds. Il était étonnamment grand et volumineux, donnait presque l’impression d’avoir du sang de lion, ou de quelque autre grand félin. Ses poils gris et blanc étaient eux aussi longs et touffus, sa queue en balais brosse s’élevait à plus d’un mètre du sol. Contempler un tel animal sur les pavés parisiens, éclairé par la lueur blafarde des lampadaires, conférait une étrange sensation de décalage, similaire à celle que l’on éprouve face à une gravure d’art moderne ou à un film de Terry Gilliams. Son regard était doux, comme celui d’une femme. On avait presque envie de se perdre entre ses immenses pupilles noires et son iris vert émeraude. L’animal émit un nouveau miaulement, puis s’assit sur ses pattes arrière et se mit à ronronner tout en me toisant du regard.  Intrigué, je me relevais lentement pour ne pas l’effrayer, et tentais de m’en rapprocher. Aussitôt, il se remit à quatre pattes et se mit à marcher dans la direction opposée. J’eus l’étrange sensation que, loin de me fuir, il m’incitait à le suivre. Je jetais ce qui restait de ma gitaine dans le fleuve et lui emboitait le pas. Une brise ténue se mit à souffler, caressant doucement les pores de ma peau, éclaircissant légèrement mon esprit embrumé. J’ignore comment, mais j’avais la certitude de me diriger vers quelque chose de grand. Je savais qu’au bout du chemin que mes pas suivaient, sous la lueur des lampadaires, au bord des quais de Seine, se trouvait un secret qui apaiserait mon âme. Le chat marchait docilement à mes côtés. Les étoiles murmuraient dans une langue étrangère au creux de mes oreilles. Machinalement, j’essuyais les larmes qui commençaient à ruisseler le long de mes joues. Un bourdonnement sourd commençait à s’établir dans ma tête, d’abord inaudible, puis de plus en plus clair et distinct. Une voix inconnue me soufflait des vérités dont la violente teneur, loin de me troubler encore davantage, m’apaisait. Je songeais à ce rêve que j’avais effectué à maintes reprises, un rêve désormais si distinctement ancré dans mon esprit que j’aurais pu le prendre pour un souvenir réel. Je devais avoir six ou sept ans, il était 16h30 et je rentrais de l’école. L’appartement dans lequel je pénétrais ne ressemblait à aucun de ceux dans lesquels j’avais vécu, pourtant dans ce songe il s’agissait bien du mien, j’en connaissais chaque pièce jusqu’au moindre recoin, le crissement de chaque planche du parquet, le moelleux des différents fauteuils. Au moment où je pénétrais dans la cuisine pour me rassasier, une vision d’horreur me stoppa net. Un inconnu gisait suspendu au milieu de la pièce, à une trentaine de centimètre du corps. Son corps pendait dans le vide, se balançant légèrement d’avant en arrière. La corde qu’il avait nouée autour de son cou et attachée au plafond à l’aide d’un crochet lui faisait de profondes marques rouge sang tout le long de la gorge. Ses yeux ouverts qui ne verraient plus jamais rien me fixaient, vides, implacables, leur blanc immonde semblant m’inviter à le rejoindre aux enfers. Un filet de bave coulait le long de son menton. Je fis quelque pas vers le frigo, me saisit de la bouteille de lait, vidait une gorgée. Puis plus rien. J’ignore totalement pourquoi je songeais à ce rêve en ce moment présent. Peut-être son absurde et sa violence n’étaient-ils rien d’autres qu’une image de tout ce qui me terrifiait dans la vie.  Lentement, cette pensée commença cependant à s’estomper, et une bouffée de chaleur rassérénante monta au travers de ma poitrine, provoquée peut-être par les mots qui se faisaient de plus en plus clair dans ma tête, ou par la présence du chat ronronnant à mes côtés, ou par les deux. Je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer. Le visage de la naine hystérique qui avait fait mon bonheur autant que mon malheur au cours des derniers mois s’imposait de plus en plus à mon esprit, partageant l’oligopole de mes pensées avec la question que me posait régulièrement ma petite sœur et à laquelle je n’osais jamais répondre franchement, avec la peur de l’avenir, et la sensation constante d’un incommensurable gâchis. La Vérité était là, désormais, m’englobant de son joug implacable, faisant redoubler mes larmes et mes prières adressées à la lune. Je ne savais plus du tout si je me sentais bien, ou au contraire terriblement mal. J’étais à la fois confiant et terrifié. Je priais silencieusement pour que la nuit et les ténèbres qui m’enveloppaient finissent un jour enfin par se retirer.  

 
Par M. Swann
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Dimanche 14 août 2011 7 14 /08 /Août /2011 16:17

 

G aime A, mais A aime F, qui lui aime…

 

 

« Il faut que je te parle. »

« Hum, et bien je vas-y, je t’écoute, tu sais bien qu’il n’y a pas une abomination issue de ton esprit tordu et dégénéré que tu ne puisses me faire partager ! »

« Même tes conneries ne me font plus marrer, ça fait deux mois que je ne parviens pas à émerger. »

« Hum, tu pourrais être un petit peu plus précis ? Parce que là, sans mauvais jeu de mot, je nage en eaux troubles… »

Il régnait dans la pièce une atmosphère opaque  et confinée. Un silence de fond semblait y avoir élu domicile, les entrechoquements d’assiettes et de verre et les murmures inaudibles provenant des tables voisines se contentant d’émietter péniblement le maitre des lieux, sans pouvoir en venir à bout.  De même, les bruits provoqués par les voitures et les passants dont les pas claquaient sur les larges pavés de pierre dans la rue, à l’extérieur, paraissaient appartenir à un autre monde. La taverne, composée d’une seule et unique grande salle garnie de large tables en bois usagé, sur lesquelles se dressaient un peu partout de grandes chopes en ferraille renfermant chacune un demi litre de bière écossaise, était traversée par une brume évanescente, presque invisible, mais dotée de propriétés occultes. Elle conférait au décor un je ne sais quoi de distant, d’intangible, comme si toute la scène qui s’offrait aux yeux du spectateur impassible menaçait à tout instant de révéler son caractère onirique pour sombrer dans les limbes de l’inconscient. Une faune des plus cosmopolites était rassemblée  dans cet antre perdu dans les couloirs du temps : voyageurs au long pardessus élimé, à la barbe de trois jours et au visage soigneusement occulté par l’ombre, prostituées en attente de leur gagne-pain, nains et leprechauns venus se dilater le gosier entre deux spectacles, petits employés de bureau venus noyer le vide sans écho de leur existence dans un peu d’ivresse pourvoyeuse de visions extatiques. Les fûts à bière déversaient inlassablement leur contenu dans de nouveaux habitacles, leurs bras se levant et s’abaissant avec la régularité d’un tic tac dérangeant, la sonorité d’une machine de production de masse.

« Je suis complètement paumé. J’ai plus le goût à grand-chose, je me sens en permanence habité par une sorte de nostalgie d’un pseudo âge d’or révolu, que je sais dans le même temps n’avoir tout simplement jamais existé. Quoique je fasse, quelle que soit la manière dont je me comporte, les gens que je vois, les plaisirs que je m’accorde, les paroles que j’échange, il demeure toujours cette horrible sensation de vide et d’absurde que je ne parviens pas à combler. »

« T’as essayé le prozac ? »

« C’est beaucoup plus compliqué que ça. Ce n’est pas une banale dépression, un nervous breakdown à la con… je sais qu’il y a des réponses simples et efficaces à apporter à mon cas, je les sens juste là, je n’aurais qu’à tendre la main pour les saisir…mais elles se dérobent sans cesse à mon regard et choisissent toujours le dernier moment pour s’évader. »

« Et tu as une idée de leur apparence, à ces solutions miracles ? »

« Bah, en ce moment, elles ont la fâcheuse tendance à se cristalliser sous la forme d’une pygmée aux grands yeux qui aime la danse et la musique grand public. »

« A. ? Cela fait deux mois que tu ne vis plus avec elle pourtant, elle t’obsède toujours autant ? »

« C’est marrant, dis comme ça on l’impression que je…qu’on… »

« Oui bon, deux mois que tu n’es plus en colocation parfaitement chaste et sans bavure avec elle, tu préfères ça ? »

« ça a le mérite de ne pas trop laisser planer d’ambiguïté. Pour te répondre, je l’ai revue récemment à une soirée mondaine dans le Marais, et j’ai dès le lendemain eu la quasi-certitude que c’était son nom que je pouvais apposer sur la névrose qui me ronge depuis un petit moment. »

« Tu sais très bien que c’est complètement stupide. Tu ne fais que concentrer ton désir de foufounes sur une seule personne dont tu te construits une image fantasmée et absolument non conforme à la réalité. »

« C’est une hypothèse que j’ai envisagée, bien évidemment, mais honnêtement je n’en suis pas si sûr. Enfin, évidemment, je ne me fais pas d’illusions, je sais bien que je finirai par l’oublier, elle comme toutes les autres. Il y a bien longtemps que j’ai arrêté de disserter sur le grand amour et tout ce genre de conneries. Mais c’est peut-être précisément cela qui me mine, au fond. Elle qui a compté plus que tout finira un beau jour par me préoccuper autant que la couleur du calebard de Lionel Letizi. Sur le chemin tortueux que constitue notre existence, on rencontre inévitablement bien des nymphes qui nous font rire, sourire et pleurer, à qui l’on s’attache, que l’on croit devoir et pouvoir aimer à jamais et qui nous disent qu’elles nous garderont toujours une place dans leur cœur lorsque nos pas bivouaquent et commencent à suivre deux routes différentes. Et pourtant, on oublie, elles nous oublient (toujours dans l’ordre inverse, d’ailleurs), et tout ce qui semblait avoir tant de valeur n’en a plus aucune. Comme une belle et fine armure de la Renaissance ayant pu jadis résister à n’importe quel tranchant de rapière et rendue obsolète par l’apparition de la poudre à canon, la Belle et l’immense part de nous-même que nous lui avons jadis dévoué sont désormais fondus dans le terrifiant silence du néant. Le pire, c’est qu’on n’en tire absolument aucune leçon. Après trois, quatre, trente répétitions consécutives de la même situation, n’importe quel esprit sain et équilibré devrait prendre un peu de recul et parvenir à tenir la bride de son attelage émotionnel, finir par ne plus se faire d’illusions sur la constance et la durée des relations humaines, éviter de faire d’une seule personne le point de rotation de son univers, oublier toute idée de fusion entre les âmes, ne voir dans la douleur consécutive à la séparation qu’un simple mal passager qui, tel un rhume ou une grippe, sera bien vite amené à passer et contre lequel il est à la fois illusoire et inutile de lutter. Mais non. Rien n’y fait. On a beau être parfaitement conscient que tout cela s’est déjà répété maintes fois par le passé et va certainement se répéter de nouveau encore un bon nombre de fois, on continue dans le même temps à refaire les mêmes erreurs, à s’aveugler avec de faux espoirs, à se mutiler pour rien….C’est donc soit que les pulsions exercent sur la raison un empire implacable, soit que nous avons une profonde tendance masochiste lovée dans le fin fond de notre inconscient. Ou peut-être un peu des deux à la fois. »

Un silence de quelques minutes ponctua la fin de cette tirade. Nous restâmes ainsi un moment dans un état contemplatif, le regard s’accrochant à une succession de petites choses qui n’effectueraient jamais en entier le trajet le long du nerf optique jusqu’aux limbes de la conscience. Dehors, sur la chaussée, un individu vêtu d’un pantalon vert pomme, de souliers jaunes et d’un nœud papillon de la même couleur passa sur un grand bi devant nous faisant des signes de la main. L’obscurité n’allait pas tarder à étendre son long voile sur le monde du dehors. Déjà, la lumière solaire adoptait un ton orangé aux reflets légèrement perturbants, in-quiétants, irréels. On n’allait pas tarder à allumer les becs-à-gaz. Prémices à plusieurs heures de monologue sans fin ni commencement. Eau et gaz à tous les étages.

« Je pourrai m’épancher pendant des heures encore, mais j’aime autant éviter. Y a rien de moins bandant qu’un mec qui parait complètement dépassé par sa propre existence. Je n’ai droit qu’à quelques minutes de naturel par jour. Si je dépasse ce quota, je deviens chiant. Si je deviens chiant, je deviens infréquentable. Si je deviens infréquentable, je nique pas. Si je nique pas, je deviens barge, je me mets à bouffer de la térébenthine, et je meurs. Je préfère éviter ça pour l’instant. »

« Sage décision. Ça me rappelle un rêve que j’ai fait récemment… »

« Non, ta gueule. Quand tu parles de tes rêves, c’est chiant. »

« Tu veux qu’on parle des tiens ? »

« Les miens sont tout sauf chiant. Ils sont nunuches, barges, dérangés, exotiques, ésotériques, excentriques, tout ce que tu veux, mais pas chiant. Mais bref, continue. »

« Non, je t’en prie, divertis-nous donc avec l’un de tes merveilleux songes oniriques… »

Je souris légèrement, mais ne répondit rien. Un coup d’œil en direction de mon bock m’annonça qu’il était encore à moitié plein. D’un trait, j’avalais les 25 centilitres restants, me laissais tomber contre le dossier de ma chaise et levais les yeux en direction du plafond, prenant le temps de savourer la vague au toucher fruité qui dévalai à l’intérieur de mon palais. 

« Il t’es déjà arrivé de faire trois rêves différents dans la même nuit ? »

« Heu, j’en sais rien, peut-être, après de là à ce que je puisse me les remémorer… »

« Et de rêver trois fois de la même personne, dans la même nuit ? »

 « ça non. M’étonnerait que ce soit possible d’ailleurs. »

« Hé ben ça m’est arrivé…. « 

« Elle ? »

« Bingo. »

« Explique. »

« Dans le premier rêve, je marchais dans la rue, à la sortie d’une station de métro il me semble, en compagnie d’elle et de nos deux amis homos. Comme souvent on parlait de cul, et plus précisément des performances de ces derniers au pieu. Sur le ton de la rigolade évidemment. Je charriais pas mal l’un d’entre eux. J’ignore s’il faut y voir une quelconque signification. Dans le second rêve, je l’embrasse sur la bouche pour lui dire bonjour. La situation est assez étrange. J’ignore comment, mais je sais qu’on n’est pas censés être ensembles, et que de fait ce geste parait décalé, d’autant qu’il dure un certain temps. Cela semble être un simple jeu, un geste de déconne purement amical, mais j’ai dans le même temps la sensation, partagée par l’assistance qui nous entoure mais dont je suis incapable de discerner la composition, que la durée du baiser le rend profondément ambiguë.  Vraiment bizarre, comme si le fait de lui faire un frenchkiss ne pouvait révéler à lui seul aucune force d’attraction entre nous, mais que dans le même temps la durée de celui-ci apportait quasiment cette preuve. Ça n’a surement aucun sens raconté comme ça.

« Continue, continue.. »

« Le dernier est le plus déjanté des trois. Cette fois-ci, nous sommes avec O. et nous courrons à toute vitesse dans un immense magasin rose et bleu aux accents irréels et oniriques. Des types dont j’ignore l’identité (peut-être des vigiles) nous courent après et d’étranges paquets volent et virevoltent dans tous les sens autour de nous. Quelques-uns des types qui nous poursuivent se cassent la gueule en trébuchant sur ses paquets, un autre se mange un grand cadi rempli de petites billes rouges, le renverse, tombe en même temps, et la totalité des billes se répandent sur le sol. »

« Hum, en effet, c’est du gros délire. T’avais pris quelque chose ? »

« Tsss, si tu pouvais te souvenir de tes rêves tu te rendrais certainement compte qu’il t’arrive d’en faire avec un degré d’absurdité au moins équivalent. »

Il ne répondit rien. J’hélais  un serveur qui passait à proximité de notre table, vêtu comme le veut le code vestimentaire local d’un haut de forme noire, d’une veste queue de pie et d’une cravate de la même couleur, arborant une fine moustache.

« Deux autres pintes, s’il vous plait. »

Il s’inclina sans mot dire et repartit rapidement vers le comptoir. L’atmosphère s’alourdissait. Lentement, subtilement, je sentais une profonde torpeur envahir tout mon être. Je repensais à notre dernière rencontre, et un pressentiment bien connu m’envahit. Affres et tyrannie de l’Eternel Retour. Je songe à son voisin du dessus avec qui elle m’a confié s’être pintée royalement la gueule. Elle lui a promis de l’accompagner au footing. A son boss, un beau gosse bronzé et bling bling avec qui elle passe les trois-quarts de son temps. A tous ces mecs qu’elle va surement se taper à ma place. Amor Fati.

Je réalise soudain que les deux bières sont posées sur la table sans même que je n’ai vu le serveur revenir. Il est déjà en train de vider la sienne. J’en prends également une grande rasade et allume une cigarette. L’air devient étouffant. Je suffoque. Un coup d’œil autour de moi. Rien n’a changé, il continue de siroter sa bière tout en me toisant avec son petit sourire en coin, la faune local se répand en discussions bruyantes et mouvementées. Les murs de pierres anciennes auxquels sont accrochés des affiches d’un autre âge suintent l’humidité. C’est donc ma névrose ponctuelle qui me reprend. J’ignore ce qui a déclenché la crise, peut-être le simple ressassement de pensées la concernant ? Si la crise s’annonce dès maintenant, le pic sera atteint aux alentours de 22h, je passerai une soirée des plus sinistres à méditer sur ma mort prochaine, sur ce qui attire les femmes, sur le goût de la bière, mon incapacité chronique à me faire désirer, ma propension à me choisir des amis dont je souhaiterais devenir un clone, le lien entre la dureté de la vie de Friedrich et celle de son œuvre, l’art moderne et la mythologie scandinave, l’amour et la défaite.

Une fois nos bières terminées, nous nous levons, moi sans doute un peu pâlot, l’air hagard, déjà presque enfermé dans la prison de mes pensées dégénérescentes. Il me demande si tout va bien, j’acquiesce d’un bref signe de tête. Dehors, les embruns nous encerclent et l’horizon rougeoie d’un soleil de braise, baignant son armée de nuages d’un infernal flot orangé. L’heure du loup approche et je pense à ce que je vais bientôt devoir coucher sur le papier, et l’image d’A. continue de hanter mon esprit, et  je songe avec angoisse que l’histoire va sans doute encore se répéter, qu’à demeurer ainsi dans l’attente je reste condamné à la voir virevolter auprès d’autres ombres, et un gong commence à frapper violemment contre les parois de ma boite crânienne, et je balance ce qui reste de ma clope dans le caniveau, et je songe à l’avenir sans la moindre once de confiance, et je ne suis qu’un gamin de 21 ans qui a besoin d’une séance d’UV et d’une chevelure à embrasser.

Par M. Swann
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Mardi 21 juin 2011 2 21 /06 /Juin /2011 20:31

L’incompréhension. Mon esprit est conçu de telle sorte que je ne peux tout bonnement pas supporter que le sens d’une chose échappe à mon entendement. J’ai la sensation que le savoir universel est là, tout près, à portée de main, qu’un minuscule battement de cil m’en sépare, et pourtant tout m’échappe. Sensation d’un incommensurable gâchis. Gagner le cœur des gens me semble à la fois si simple et si inaccessible….le savoir absolu qui selon Socrate se terre en chacun de nous semble briller chez moi d’une lumière particulièrement éblouissante, et demeurer malgré tout condamné par un irrésistible cadenas de fer. La solution est là, devant moi, mais je ne la vois pas, aveuglé par je ne sais quel dessein.

Plusieurs pseudonymes pourraient me convenir à merveille, ce qui s’explique à n’en pas douter par ma personnalité protéiforme et lunatique. Mon âme ne revêt pas la moindre trace d’unité. Je suis à la fois étranger au monde qui m’entoure, rebelle en jean et casquette, lord britannique, homme de Madison Avenue, écrivain tantôt misanthrope, tantôt amoureux du monde, calme et bouillonnant,   glandeur et bosseur, confiant et mort de trouille. On pourrait m’appeler Pook, tel l’esprit farceur qui apparait aux environs de minuit pour distraire, amuser, et surtout apprendre le sens de la vie à un ado un peu paumé et en manque de filles. Mais également Alexander Supertramp, car ce nom revêt à la fois une sonorité pétillante et pleine de punch, et qu’il renvoie au mythe du Grand Départ et de la vie vécue comme un tête à tête avec l’esprit de la nature. Ou encore Dreams, car tel le dieu songeur, énigmatique et un peu paumé d’une BD occulte cernée de magie et de brumes, je traverse mon existence en me pensant investi d’une mission dont j’ignore jusqu’au contenu. L’étranger, sur lequel le monde ne semble guère avoir de prise, témoin passif d’une vie qui se déroule sous ses yeux sans qu’il ne puisse réellement y prendre part. The passenger, spectateur éternel d’un monde qui part en vrille embarqué malgré lui dans une terrible galère existentielle.  Bordel, qui a éteint la lumière ?

Albert Camus donne du sens là où l’existence semblait en être dépourvue. Il incarne l’idéal que tout homme souhaitant devenir meilleur ne peut que viser : la mesure, toujours la plus grande mesure dans ses réflexions politiques et philosophiques, la joie de vivre, l’amour de la beauté que recèlent les lieux qu’il chérit, celui des femmes, qu’il aime trop pour se cantonner à la monogamie, et que celles-ci lui rendent bien, la grandeur et l’amour de l’existence maintenues en dépit de la souffrance du corps, la simplicité, l’intelligence, la noblesse de corps et d’âme.

Roméo et Juliette.

Adélie….

J’aimerais pouvoir te parler avec les yeux de Marc Lavoine.

Elle a les yeux revolver….

J’ai un faible pour les naines. Les petites femmes sont toujours les plus hystériques, les plus folles, les plus marrantes, celles qui ont le plus fort caractère. J’ignore si c’est dû à une obscure combinaison génétique, ou si le fait de ne pas pouvoir compter sur leur taille pour jouer les pétasses méprisantes les obligent à développer toute une batterie de charme qui feraient fondre le plus impassible des jésuites. Toujours est-il que  tout ce qui est en dessous d’1m55 me fait littéralement fondre comme un muffin fraise-banane ré chauffé cinq minutes au micro-ondes (avec un sucre).

 

Plusieurs heures de marches et de flânerie rêveuse dans les petites ruelles du quartier latin, partagées entre les bouquinistes intemporels, les boutiques ésotériques vendant malas, ouvrages occultes et bagues d’obsidienne, et les petites librairies cosy et illustres par leur nom et leur ambiance unique au monde (Shakespeare and company étant de loin la plus emblématique de toutes), avaient contribué à attiser tant mon appétit que mon envie de calme et de repos. Lorsque je tombais presque par hasard sur l’enseigne de L’oie qui fume, près de la place Saint Michel, je n’hésitais que quelques secondes avant d’en pousser la porte à la peinture rouge subtilement écaillée. Je fus immédiatement accueilli, comme d’ordinaire, par le patron, sa tenue et ses accents excentriques. « Tenez, venez.. ». Les deux autres serveurs, probablement ses deux fils, dégagent le même air mi-fermé, mi-clownesque. J’y commandais une salade de harengs, un cheeseburger et une crêpe au chocolat fondant. Quel bonheur que de laisser fondre la tendre chaire du poisson entre ses dents, tout en se laissant imprégner de la délicieuse ambiance qui règne en ce lieu, et que je ne retrouverais sans doute jamais nulle part ailleurs ! Le rouge domine toutes les autres couleurs, s’affichant aux murs, au plafond et sur la nappe. Jamais criard, discret malgré sa forte présence, conférant à la pièce un air feutré et enivrant, tel un vin de bohème, il partage son pouvoir avec un blanc pur, tranchant subtilement avec son camarade et venant ajouter un peu de candeur à l’ensemble. Tout un tas d’objets étranges viennent compléter le décor, depuis les panneaux d’indication datant des années 50 jusqu’à l’aquarium en forme de casque de scaphandre, dans lequel un énorme poisson d’origine inconnue apparait et disparait entre d’énormes algues. Le voyageur souhaitant pisser les nombreux verre d’eau ingurgités durant le délicieux repas devra pour cela traverser un immense et tortueux couloir, donnant la sensation que le restaurant possède, tel un iceberg hyperboréen, une gigantesque partie immergée, longé des bataillons de grands crus, passer devant les fourneaux et écouter les lattes du parquet crisser doucement sous ses pas, dans un paisible ronronnement de satiété.

 

J’imagine que la majorité des êtres humains abritent une tendance masochiste au fond de leur être.  J’ose cependant croire que la mienne est immensément plus développée que celle du commun des mortels.

 

Rêver d’un moment idyllique procure-t-il autant de bonheur que de le vivre réellement ?

Oraisons du soir.

Par M. Swann
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